Je savais en lançant ce film que je n’allais pas tomber sur une relecture sage de Frankenstein. Maggie Gyllenhaal prend la figure de la Bride, la transporte dans le Chicago des années 1930, confie le rôle central à Jessie Buckley face à Christian Bale, et étire tout ça sur 2h06 dans un mélange de drame, d’horreur, de romance, de musical et de science-fiction. Sur le papier, c’est le genre de proposition qui donne envie de défendre le cinéma avant même la première scène, parce qu’il y a une vraie prise de risque, une promesse de fièvre, quelque chose de baroque et de presque insolent dans l’ambition même du projet.
Et c’est justement là que mon sentiment est devenu très partagé. Il y a dans The Bride! de vraies raisons d’adhérer. Jessie Buckley a une présence incroyable, physique, nerveuse, imprévisible, presque électrique. Christian Bale, lui, apporte une gravité cabossée qui empêche le film de sombrer complètement dans la pose. Visuellement, il y a des idées, des éclats, une envie de salir le mythe, de le rendre plus charnel, plus punk, plus sensuel, plus théâtral aussi. On sent constamment une cinéaste qui refuse la neutralité, qui veut que chaque plan ait une humeur, une morsure, une identité.
Mais à mes yeux, cette énergie finit par se retourner contre le film. À force de vouloir être à la fois film-monstre, romance tordue, conte gothique, satire sociale, objet féministe rageur, cavalcade criminelle et trip musical, The Bride! donne souvent l’impression de courir dans six directions en même temps. Il y a des séquences où cette collision produit quelque chose de vraiment singulier, puis juste après d’autres où tout paraît forcé, appuyé, presque démonstratif. Le film ne manque jamais d’intentions, il manque surtout de tenue. Il veut hurler tellement de choses à la fois qu’il en oublie parfois de faire respirer ses personnages et de laisser ses émotions exister sans soulignage.
C’est un film que j’ai souvent trouvé plus intéressant à regarder qu’à réellement vivre. Je voyais ce qu’il essayait de faire, j’en admirais parfois l’audace, mais je restais à distance. Là où j’attendais une grande transe romantique et macabre, j’ai surtout ressenti une suite d’idées fortes pas toujours harmonieusement assemblées. Il y a une vraie ivresse plastique, oui, mais aussi une fatigue narrative. Certains passages donnent l’impression d’un film brillant qui cherche sa forme définitive sous nos yeux, et d’autres d’un film déjà persuadé d’être génial avant d’avoir totalement gagné ce statut.
Ce qui m’empêche d’être trop dur, c’est que The Bride! n’est jamais un produit sans âme. Même quand ça rate, ça rate en grand. Même quand c’est bancal, il y a derrière une envie de cinéma qui force un minimum le respect. Je comprends très bien qu’on puisse tomber amoureux de son excès, de son mauvais goût assumé, de sa frontalité, de sa manière de préférer la convulsion au classicisme. Et je comprends tout aussi bien qu’on décroche devant son absence de vraie cohésion. La réception critique très divisée du film me paraît d’ailleurs assez logique tant on est devant une œuvre qui peut passer, selon la sensibilité de chacun, pour un geste habité ou pour un chaos surécrit.
Au final, je suis sorti de là avec le sentiment d’avoir vu un film sincèrement habité, parfois fascinant, souvent trop chargé, rarement émouvant à la hauteur de ses ambitions. J’en retiens des images, une actrice centrale impressionnante, une vraie personnalité de mise en scène, mais aussi une lourdeur symbolique et une dispersion qui m’ont empêché d’aimer le film autant que j’avais envie de l’aimer. Ce n’est ni un naufrage, ni une réussite franche. C’est le genre d’œuvre que je respecte plus que je n’y adhère, que je peux défendre par moments tout en restant convaincu qu’elle se perd elle-même à force de vouloir être immense.
Spoilers:
J’attendais énormément de ce film, peut-être trop. L’idée de voir Maggie Gyllenhaal s’emparer de la figure de la Bride, la déplacer dans le Chicago des années 1930, faire naître une romance monstrueuse entre une morte ramenée à la vie et un Frankenstein esseulé, avec Jessie Buckley, Christian Bale, Annette Bening, Penélope Cruz, Peter Sarsgaard et Jake Gyllenhaal dans le décor, avait tout pour accoucher d’un grand délire gothique, romantique et malade. Et pendant une partie du film, on sent bien cette promesse. Il y a de la mise en scène, du style, des textures, des visages, des costumes, une vraie envie de faire un objet de cinéma qui ne ressemble pas à un produit calibré. Rien que pour ça, le film se distingue immédiatement.
Mais plus le film avance, plus j’ai eu l’impression de voir une somme d’intentions plus qu’un véritable élan dramatique. L’ouverture avec Mary Shelley qui parle depuis l’au-delà, la possession d’Ida, sa mort, puis sa résurrection par Euphronius pour devenir la compagne rêvée de Frank, tout ça installe quelque chose de très fort, presque fiévreux. Sauf que le film ne cesse ensuite d’ajouter des couches : romance tragique, cavale criminelle, satire sociale, geste féministe, fantaisie macabre, pulsion musicale, réflexion sur le spectacle et même commentaire sur la fabrication des mythes. À un moment, j’ai cessé de me laisser emporter parce que je voyais trop les coutures. Le film veut être brûlant, détraqué, furieux, lyrique, politique, sexy, iconoclaste, et à force de tout vouloir en même temps, il finit par se disperser. Cette impression d’œuvre trop remplie, parfois grisante mais souvent désaccordée, revient d’ailleurs constamment dans la réception critique du film.
Ce qui me fait rester du côté du “film raté de peu” plutôt que du rejet total, c’est Jessie Buckley. Elle donne au personnage quelque chose de heurté, de sale, de libre, de presque animal, qui empêche l’ensemble de sombrer dans l’exercice de style vide. Son visage, sa démarche, sa voix, cette manière d’être à la fois une femme découverte par le monde et déjà une créature prête à le mordre, c’est de loin ce qui me hante le plus après la séance. Christian Bale, en revanche, m’a davantage laissé à distance. Son Frank a une vraie mélancolie, un côté vieux monstre fatigué du monde, cinéphile malgré lui, amoureux comme un enfant abîmé, mais je trouve que le film n’équilibre jamais vraiment leur duo. Il le traite parfois comme une figure tendre, parfois comme un boulet, parfois comme une relique, sans choisir assez franchement ce qu’il veut faire de lui. Du coup, leur relation existe surtout comme idée, comme geste, comme image, plus que comme histoire d’amour déchirante.
J’ai aussi été partagé par la manière dont le film transforme progressivement The Bride en icône, presque en mouvement culturel ambulant. Sur le papier, c’est brillant : cette femme reconstruite, arrachée à la mort et au regard des hommes, devient soudain une image qui déborde tout le monde, jusqu’à contaminer la rue, la mode, les attitudes, les rapports de force. Mais dans l’exécution, j’ai souvent trouvé ça trop démonstratif. Le film ne suggère pas, il martèle. Il y a des scènes où l’on sent une vraie rage contre la violence faite aux femmes, contre les structures de domination, contre le regard masculin qui veut nommer, posséder, encadrer, et ces scènes ont une puissance réelle. Puis il y en a d’autres où j’avais l’impression que le film me criait sa thèse au visage au lieu de me la faire ressentir. À force de souligner son propos, il perd de sa sauvagerie. Il devient parfois plus appliqué qu’incendiaire, plus conscient de sa radicalité que réellement dangereux.
La dernière partie résume assez bien mon rapport au film. Quand Frank est abattu au drive-in, puis que la Bride revient à Chicago pour supplier Euphronius de le réanimer, j’aurais dû être bouleversé. Sur le papier, tout est là : la cavale s’est fracassée, l’amour monstrueux revient à son point d’origine, la créature qui avait été fabriquée demande à son tour qu’on refabrique l’être qu’elle aime, et le film se referme sur cette idée de mort, de recommencement, de mémoire possiblement effacée, puisque les deux semblent revenir à la vie dans le laboratoire sans qu’on sache vraiment ce qu’il reste d’eux. C’est une belle fin dans l’absolu, presque une fin de conte malade. Pourtant, je l’ai plus admirée que ressentie. Le film m’a laissé devant son dispositif au lieu de me briser le cœur. L’ambiguïté finale est belle, mais elle arrive au terme d’un récit qui, pour moi, n’avait pas assez consolidé son émotion.
Au fond, The Bride! est exactement le genre de film que j’ai envie d’aimer parce qu’il refuse la tiédeur, parce qu’il tente des choses, parce qu’il préfère l’excès au confort et le geste personnel à la neutralité industrielle. Mais l’envie ne suffit pas toujours. J’y ai vu beaucoup d’audace, beaucoup d’idées, beaucoup d’images, et pas assez de cohésion, pas assez de souffle intérieur, pas assez d’émotion tenue. C’est un film qui m’a stimulé plus qu’il ne m’a emporté, qui m’a intéressé plus qu’il ne m’a touché, et dont je retiens surtout la sensation d’un énorme potentiel partiellement gâché par sa propre frénésie. Je comprends complètement qu’on y voie un objet culte instantané. Moi, j’y ai surtout vu une œuvre singulière, sincère, parfois fascinante, mais trop encombrée d’elle-même pour devenir le grand choc qu’elle voulait être.