La crise de Wall Street de 2010 aura au moins servi à une chose : Aviver le sens artistique des uns et des autres pour pondre des films sur le sujet. Après un The Company Men raté, qui s'intéressait maladroitement au côté social, voici Margin Call. Beaucoup plus froid, mais beaucoup plus réussi. L'action se déroule dans l'un de ses buildings de Manhattan qui surplombe le sol new-yorkais, où pendant toute une nuit cette tour va se transformer en véritable calvaire pour ses occupants. Comme le montre si bien le premier plan du film (un grand angle inquiétant et oppressant sur le quartier des affaires), les jours ont beau passer, les immeubles restent, vestiges d'un système capitaliste qui régit notre société depuis des décennies. C'est dans cette institution sûre de sa force, entre bal costumé et ordinateurs agités, que pendant une journée les choses vont se mettre à chavirer, à tanguer d'un côté et de l'autre, jusqu'à la chute inévitable.
Pendant toute une nuit le siège d'une société bancaire se transforme en un Titanic, voué à couler. C'est dans ce climat de destruction imminente que sept membres de la société vont se lancer dans une course contre la montre. Un seul objectif : Éviter le pire, quitte à créer un tsunami financier sans précédent. Une histoire de morale entre donc en jeu, bien mise en valeur par deux jeunes traders. Seth Bregman (Penn Badgley) d'un côté, le gamin de 23 ans, davantage intéressé par les plaisirs épicuriens que permettent un tel métier et seulement soucieux de connaître les revenus de ses supérieurs. Peter Sullivan (Zachary Quinto) de l'autre, génie des chiffres, à l'origine de la découverte du mal qui ronge la société et personnage très empathique compte tenu de son rôle dans l'intrigue et de son humanisme malgré la place qu'il occupe. Et c'est à travers ces deux visions du monde, l'une égoïste, l'autre beaucoup moins, que s'organise toute l'histoire puisque l'on retrouve chez les autres personnages, plus haut placés, les mêmes contrastes. Mais ce qui est intéressant, c'est que finalement, on réalise que lorsque l'heure des décisions arrive, peu importe qui on est, ce qu'on pense, au plus profond de soi, on agit de la même manière que son voisin, en pensant à ces billets verts avant de penser à autre chose.
Cette nuit se révèle donc comme un immense cauchemar, ou comme la fin d'un rêve, où une réalité cauchemardesque prend place. Plus les minutes passent et plus nous avons l'impression de gravir les étages de ce building. Le supérieur a toujours un supérieur qui a lui-même un supérieur, et plus de monde est informé de la situation plus nous prenons conscience de la gravité des choses. On part du rez-de-chaussée, de ces deux petits traders sans importance, et on remonte jusqu'au boss des boss, enfermé dans sa tour d'ivoire tout en haut, en train de déguster un repas exquis pendant qu'il cause la perte loin sous ses pieds. Déconnecté de la réalité, dans les étages qui se situent au dessus des nuages, il prend la décision de faire tout s'effondrer, et les nuages explosent avec rage sur le sol ici-bas. J'insiste vraiment sur ce building car il apparaît comme un personnage à part entière. Le film s'y déroule presque comme dans un huit-clos, l'oppression et la froideur qui s'en dégagent sont terrifiantes, et il y a toujours ce rapport étrange à l'extérieur. Que ce soit par des regards aux fenêtres ou par des cigarettes fumées sur les toits. Les personnages regardent au-dehors comme s'ils ne savaient plus ce qu'est la réalité, prisonniers d'un monde fictif qui régit pourtant tant de choses palpables. J'apprécie par ailleurs la toute dernière scène du film, qui, après avoir montré pendant tant de minutes ce côté faux, fictif et déconnecté, nous ramène à quelque chose de très terre-à-terre, de réellement humain, pour dresser pour la première fois du film une ébauche de sentiment.
Quoiqu'il en soit, cette oppression et cette sensation de malaise constant n'auraient pas aussi bien fonctionné sans ce travail minutieux de J. C. Chandor à la réalisation, qui retranscrit habilement le sentiment d'aliénation qui habite les personnages. Ambiance chaotique dans un monde diabolique qui se veut pourtant si propre et raffiné, pour un résultat qui dérange autant qu'il fascine. Les acteurs sont là pour rendre l'effet encore plus percutant, puisque nous avons droit à un casting de premier choix. Kevin Spacey, Paul Bettany, Demi Moore et les autres, ils sont tous au top pour transmettre cette puissance impassible.
Bref, vous l'aurez deviné, expert ou non d'économie, ce film est à voir. Ambiance glaciale et oppression constante sont les maîtres mots, figures d'un casting de premier choix. Dans un château de cartes sur le point de s'effondrer, tout le monde jette ses cartes avec égoïsme, triste représentation d'un immense bluff où il y a toujours des vainqueurs et des perdants... Et les perdants se trouvent toujours en bas.