Le cinéma c'est comme un trajet de métro. On regarde les gens qui sont autour de nous avec indifférence, et puis, de temps à autres, on s'arrête sur un visage qui attire notre attention. On apprécie ses traits et on a envie de savoir qui se cache derrière. Et quand on croise le regard du visage, à travers des indications subtiles, on arrive à avoir quelques réponses, et ce regard partage avec nous quelque chose qui dépasse toute description ; un lien unique se noue.
Parmi l'immensité de films qui défilent chaque année sous mes yeux, je suis toujours à la recherche de ce visage, avide de trouver un nouveau regard parfait ou imparfait. Un regard sur le monde, partagé à travers l'écran de cinéma. Mais le quotidien est dur, car ce visage est rare, et généralement on ne tombe que sur des visages fermés, accoutrés de lunettes de soleil, qu'on ne prend même pas la peine de regarder une deuxième fois. Avec Shame je m'attendais au premier type de visage et j'ai eu le second ; comme quoi, on a beau savoir son chemin, on ne connait pas toujours sa destination.
Bon là j'avoue que je me fais une branlette intellectuelle mais la métaphore ne concerne pas uniquement le cinéma, elle concerne aussi ce film. Brandon, joué par Michael Fassbender – qui ferait complexer plus d'un acteur porno – traverse la vie new-yorkaise dans son métro quotidien. Son visage n'a aucune émotion, il pose son regard sur les femmes et ne voit en elles que des objets. Il croise les regards au même rythme qu'il décroise les jambes. Et sa vie se résume alors à un ballet sexuel des plus froid et distant, toute émotion ayant disparue depuis longtemps de la surface de la terre. Son appartement de yuppie surplombe les nuages incolores, comme s'il jetait sa semence depuis tout là-haut à une ville qui attend la bouche ouverte.
Et puis splash. Son quotidien se retrouve bouleversé (mais pas tant que ça) suite à l'arrivée impromptue de sa sœur cadette (que si c'était pas sa sœur il la pinerait de pied en tête comme le bon vieux JFK). On découvre alors la relation glaciale qu'il entretient avec elle. Ils ont tous les deux des problèmes de retenue, ils font les choses sans prendre conscience de leurs conséquences, ce sont des pions qui avancent dans la déchéance de la modernité où le rapport sexuel devient le symbole du non-rapport émotionnel. Les dialogues aussi réussis soient-ils sont mineurs par rapport aux regards, et, comme le dirait Brandon : « Les actes comptent plus que les mots ».
Sauf que Steve McQueen aurait peut-être du parler un peu plus car il m'a tout simplement été impossible de plonger dans le film. C'est froid, plat et linéaire, la réalisation est maîtrisée mais en telle rapport avec son sujet qu'elle n'éblouit pas : elle rend apathique. Le montage est excellent, la musique lancinante, mais on ne peut s'empêcher de s'ennuyer fermement tant l'enchaînement des séquences semble imbriqué dans un récit platonique qui ne laisse aucune trace. À l'inverse du personnage, pendant 1h40 on bande mou, on est un passager amorphe du trajet et on attend juste que le wagon s'arrête, que les portes s'ouvrent, et qu'on s'en aille. Parce que quand même, c'est pas un évènement pseudo-tragique en fin de film qui cherche à nous faire ressentir (enfin) quelque chose, qui va changer la donne. Qu'un bourgeois américain soit accroc au sex et que ça lui empêche de mener une existence normale, ça me touche autant qu'une pub pour le petit marseillais.