Brandon a trente ans, il vit à New-York, travaille dans un open space et est habillé d'un jean et d'une chemise bleue, bien rentrée dans son pantalon. Brandon est bien évidement rasé de près, rien ne dépasse ; son charisme semble absolu et il n'a pas besoin de parler pour se faire ramener par une jolie blonde en taxi. Brandon est donc l'archétype de l'homme du XXIème siècle, du gendre idéal, de la statue grecque du néo-management ; prêt à sacrifier sa sœur à son patron sans rouspéter. Brandon est joué par un Michael Fassbender en pleine grâce, et filmé par Steve McQueen qui ne se lasse pas de le filmer nu et en train de se regarder dans la glace ; et qui l'avait déjà filmé dans son premier film, HUNGER, en Bobby Sands, personnage anorexique étalant ses excréments dans les joules de Long Kesh.
Steve McQueen s'est donc saisi d'un sujet hautement périlleux et bien plus à risque que son récit historique précédent. Le réalisateur décide de traiter d’un nouveau syndrome apparu il y a quelques années dans le DSM 4 (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ; il s'agit de l'addiction sexuelle. En effet, le fascinant Brandon a tendance à être un peu obsédé comme on aurait dit avant, donc plutôt addict et sous dépendance comme on dit maintenant d'une pratique sexuelle sans limite. On le voit donc péniblement se masturber au travail, être accro aux sites pornographiques et ne se privant pas des services d'Escort girls, qui servent d' objets à assouvir ses compulsions de répétions, et ses désirs impérieux de sexe, comme on dit maintenant. Je ne vais pas me lancer ici dans une explication psychanalytique du comportement de Brandon, mais il me semble important d'essayer de comprendre ce film par l'explication toute faite et rassurante que le DSM 4 nous donne du syndrome de dépendance sexuelle très à la mode. En effet, il me semble que si l’on regarde SHAME comme l'on fait les médias, sous l'angle de l'addiction, de la dépendance et du comportement, on passe à côté du film. Le mécanisme est le même si l’on pense les adolescents d'aujourd'hui, dépendants d'internet ou que l'on réduit les anorexiques à leurs troubles alimentaires. Même si on le dit souvent, il est bon de rappeler que le DSM, la pensée médiatique, ou une mauvaise utilisation du management tendent à réduire la complexité de l'être humain et de sa psyché à un trouble plus ou moins facile à décrire.
SHAME nous parle bien plus d'un homme en perdition, aux prises à la honte bien évidemment, mais aussi à sa difficulté à penser son histoire. Brandon joue donc un cas clinique parfait, une forme pure d'un homme ravagé par sa propre histoire. Steve Mc Quenn a ici l'intelligence de nous en dire très peu, seulement une phrase exprimée par la sœur suicidaire de Brandon, qui sonne d'une justesse glaciale : "Nous ne sommes pas mauvais, nous venons d'un endroit mauvais".Le film joue sur l’inconnu du passé de Brandon et de sa sœur, sur le jeu du tableau clinique et d'une description des symptômes de son personnage, ne nous cachant rien. On le voit courir dans un New York sans personnages, se masturber sans désir, et boire sans ivresse. La pulsion fait émergence dans des passages à l'acte qui mettent très mal à l'aise le spectateur car l'absence de symbolisation chez Brandon est terrifiante. Steve McQueen nous parle d'une société américaine sans limite où l'avidité et la consommation à excès sont les marqueurs d'une certaine forme de réussite. De plus, le film prend le temps de filmer, de décrire la mélancolie dont est atteint le couple formé par Brandon et sa sœur Sissey, jouée par Carey Mulligan, absolument tragique. Alors bien évidemment, je vous conseille le visionnage de SHAME, que l'on peut facilement télécharger d’une manière ou d’une autre en fonction de votre niveau de dépendance sur l'échelle d'addiction de Goodman. Je vous avertis tout de même qu'il faut être de bonne humeur, pas trop sensible car ce film est hautement déprimant et sans espoir. Le réalisateur semble se réfugier et trouver grâce dans la splendeur de ses images, dans une bande son magnifique, qui réjouissent le spectateur et Brandon.