Après l'avoir traîné dans une prison irlandaise, Steve McQueen (II) enferme Michael Fassbender dans une geôle psychologique maladive, celle de l'addiction au sexe. Mais cette fois, ses angles contemplatifs et son style aussi distant qu'épuré, accompagnés d'une touche de complaisance qui manquait à Hunger, sont un carcan autrement plus serré pour le spectateur, enserré dans cette fable où le drame côtoie l'onirisme. Déjà, j'admire à nouveau la confiance de McQueen en son récit et en son public, qu'il ne manœuvre pas mais oriente tout juste, lui laissant libre court de voir en Shame ce qu'il veut. Les plans, souvent longs, sont fixes et le mouvement vient des personnages, ce qui renforce en même temps leur rôle et l'importance de celui-ci que la neutralité du regard de la caméra. Pas besoin d'en faire des caisses, pas besoin d'appuyer chaque scène ; l'épure très racée de McQueen renvoie ses sujets d'étude à leurs démons avec ce que j'appellerai une réelle force tranquille. L'univers spatio-temporel est simplement happant, la régulière résurgence de scènes en temps réel confondante. Une impression de spirale se crée, se conjuguant au regard distancié en donnant une sensation d'infini, comme si les démons de Brandon ne devaient jamais cesser de le tourmenter. Le New-York étrangement homogène et d'apparence extrêmement prismatique dessiné par des choix photographiques sublimes est d'ailleurs exclusivement nocturne, sans aube, sans échappatoire. Au milieu de cette cité comme déjà perdue, Fassbender traîne son addiction sans grande illusion, son regard gris acier exprimant à la fois (ou tour à tour) désir, froideur et peine, ses épaules cédant petit à petit sous le poids. Une belle incarnation d'une vision de l'homme métropolitain englué dans une cruelle solitude urbaine, portée par un acteur que je n'ai jamais vu aussi bon. Tout en retenue, en classe mais aussi en émotion, Shame témoigne d'une subtilité rare, et écrase du haut de sa modernité la décadence qu'il met en scène. Très puissant.