Après deux opus formant la thèse puis l’antithèse, James Cameron revient une troisième fois sur la planète Na’vi pour nous présenter la synthèse de tout son travail. La dialectique de Cameron, au-delà du spectacle technique, pyrotechnique et visuel, fonctionne comme tout autre, des petites variations sur l’objet et le thème pour évoquer le sort d’un peuple d’une façon quasiment métaphysique.
Trois thèmes parallèles et non indépendants s’affrontent dans ce film : le mystique, le scientifique et le politique. Très tôt dans le film, on a la réconciliation du mystique et du scientifique (qui par ailleurs garde une aura positive tout au long du film chez Cameron) là où on pensait à une expérience psychédélique hors du commun qui permet à Spider de respirer l’air des Na’vi, des examens médicaux complémentaires nous expliquent qu’un processus de symbiose a eu lieu, mais sachant cette découverte les Na’vi prennent peur que cette opération soit étudiée et répliquée à grande échelle par les humains pour coloniser la planète et anéantir le peuple (l’irruption du politique). Par la suite, cette grille de lecture permet d’analyser l’intrigue du film et de comprendre l’évolution de ces trois thèmes. Pour le mystique, l’enjeu est d’arriver à se reconnecter avec l’esprit et l’énergie du peuple ? Pour le scientifique, l’enjeu est d’empêcher un désastre écologique et guerrier par la connaissance (chasse aux Tulkun, développement des armes et autres innovations pour vivre sur Na’vi). Pour le politique, là il s’agit d’une question de conquête de territoire, de pouvoir mais à l’échelle planétaire ce qui est un niveau au-dessus par rapport au film précédent, mais aussi de manière sous-jacente d’organisation des sociétés. Notamment, dans le peuple de l’eau, société très verticale où chacun a une place et chaque place a quelqu’un, les enfants souhaitent s’exprimer et prendre part au débat à la fois dans les conseils populaires et au sein de le famille, ce qui leur était refusé.
On voit mal au milieu du film, comment Toruk Makto, armé de sa bonne volonté et sans arme à feu, pourra faire le poids face à l’armada qui semble lui arriver dessus, armada 10 fois plus imposante que celle du 2e film. D’autant plus que cette armada s’est liée avec le peuple de feu et de cendres, les Mangkwan, un peuple primitif et pirate qui maîtrise la sorcellerie et bientôt les armes à feu, et que le Tour Makto est emprisonné chez les humains prêt à être exécuté. A ce moment-là, il faut soit des accidents soit une force encore plus grande, et il y eut les deux. Le point faible des humains s’appelle Quaritch, et son point faible s’appelle Spider, pierre angulaire du scénario, sorte de Tarzan dystopique qui se révèle plus intelligent qu’il en a l’air, notamment quand il comprend que Toruk Makto veut l’assassiner car il pense que c’est la seule solution pour préserver la planète et anéantir les ambitions de conquête des hommes (à tort manifestement). Quaritch va donc laisser des portes ouvertes, alors même qu’il est coincé dans une quête existentielle : c’est un Na’vi à qui on a plug les souvenirs d’un humain, et il prend vraiment possession de son corps et la liberté de sa mémoire aux côté de la Tsahik des Mangkwan, adoptant même leur maquillage. Ils tombent amoureux d’elle, ou de la possibilité de pouvoir ensemble, et on voit furtivement une scène passionnelle entre les deux, ce qui vient achever de nous montrer son infamie : tandis que tous les Na’vi s’inquiètent pour la suite de l’espèce, ils gaspillent du temps et de l’énergie et des basses futilités.
Le final était attendu, et on voit très vite que par rapport au 2e Avatar, les moyens sont encore plus imposants, la scène est encore plus longue et multidimensionnelle : le peuple de l’eau accompagné d’autres peuples voisins, et des Tulkuns qui accepent d’entrer en guerre grâce aux enfants, prend le dessus sur l’arsenal machinique des humains, qui n’arrivent même pas à riposter (je me demande s’ils ont tiré une seule balle dans ce combat). On voit la flotte humaine couler, avant que les Mangkwan n’arrivent à la rescousses avec Quaritch et leurs armes à feu. L’ambiance devient tout de suite plus noire, et l’avantage tourne. C’est à ce moment là que la force planétaire et anti-spéciste fait irruption dans l’action : la fille de Jake Sully (née d’une grossesse sans père cf Jésus de Nazareth) invoque Eywa et elle lui répond en lui envoyant des animaux de Na’Vi combattre à leurs côtés et prendre le dessus. Eywa consomme littéralement les antagonistes, tandis que la Tsahik du peuple de l’eau met au monde un enfant avant de mourir, métaphore de l’ordre nouveau, du monde de paix qui s’ouvre sur la planète Na’Vi et de la reproduction de l’espèce.
J’ai beaucoup aimé le combat dans le combat, c’est-à-dire l’affrontement Quaritch / Toruk Makto qui tourne beaucoup plus à l’entraide qu’au sang, les deux étant même las de se battre, ce que j’ai trouvé très marrant. En fait, tout l’enjeu est d’ouvrir les yeux de Quaritch, qui ne voit que vengeance et Jake Sully car emprisonné des souvenirs de l’humain de base. C’est une histoire d’émancipation refusée, de combat intérieur impossible à résoudre, sans issue.
J’ai été étonné d’abord par la première scène du film qui emprunte un langage très particulier, très jeune, très contemporain, avec en particulier la répétition de « Bro », qui rompt avec le langage très soutenu et codifié des sociétés Na’Vi. Finalement, cela s’intéresse bien dans l’oeuvre générale, d’autant plus que plusieurs scènes font référence à un jeu vidéo FPS (l’image est le visuel de la personne qui tire) et la base des humains ressemble parfaitement à une arène de jeu vidéo. Je trouve ça carrément intéressant de faire le pont avec le monde des jeux vidéos, ce qui arrive dans le cinéma américain mais ici plus subtilement que dans les bouses auxquelles on a le droit (Minecraft, Pacman…).
Enfin, le paradoxe est quand même à noter qu’une fable écologique de telle ampleur soit produite avec des moyens cinématographiques, financiers et visuels colossaux et ultra numérisés (les humains font tâche quasiment), probablement archi polluants et consommateurs, (d’autant plus que c’est le 3e) et qui produit un film qui accumule du spectacle, des batailles et de la rapidité.
Il me semble que ce film a aussi une lecture psychanalytique très pertinent, en cela qu’il rejoue un certain nombre de mythes fondateurs de nos sociétés, qui ont imprégnés les inconscients collectifs et personnels. Le rôle central de la famille, le thème du deuil et l’arrivée impromptue de l’inceste oedipien sont de ce ressort. Je n’ai pas assez d’armes intellectuelles pour creuser cette lecture, mais il me semble qu’il s’agit d’une grille pertinente.