Quand l’avalanche guette
En l’An de grâce 2026, la Palme d’Or est roumaine et va à un « dangereux » récidiviste, Cristian Mungiu, qui l’avait déjà reçue en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. A remarquer que voilà un cinéaste qui ne repart jamais à vide de la Croisette, car, outre ses deux récompenses suprêmes, il y a déjà reçu deux prix de la mise en scène, un prix du scénario et un prix d’interprétation féminine. Pas mal non ? Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause. 145 minutes de haute volée, intenses et glaçantes qu’il ne faut évidemment rater sous aucun prétexte même si certains esprits chagrins reprocheront à ce cinéaste plus qu’engagé de ne pas réellement prendre parti. D’ailleurs, s’il a également reçu le prix du Jury œcuménique… ce n’est pas pour rien.
Avec cette deuxième Palme, il rejoint le cercle fermé des cinéastes ayant été doublement récompensés : Francis Ford Coppola, Bille August, Emir Kusturica, Shōhei Imamura, les frères Dardenne, Michael Haneke, Ken Loach et Ruben Östlund… du beau monde non ? Même si l’histoire est fictive, elle s’inspire de différentes affaires relayées par la presse et ayant alimenté le débat public autour de l'éducation, des valeurs familiales et des tensions entre visions qualifiées, de manière caricaturale, de traditionnelles et progressistes. car tout le débat serait là si ne venait pas se greffer un autre élément perturbateur, le rejet de l’étranger et le racisme ordinaire, larvé mais néanmoins présent. D’où la résurgence des idées extrêmes dans nos sociétés. Mungiu se garde bien de trancher et veut visiblement créer un sentiment de doute et d’incertitude chez le spectateur. C’est un film sur l’impossible communication entre des groupes d’individus convaincus du bien fondé de leurs principes, quitte à bafouer le droit ou l’intégrité des autres. Le cinéaste ose disséquer plusieurs types d’aveuglements, et tente, en médiateur muet, d’établir les raisons de l’échec final, dont personne ne sortira grandi, le véritable nœud du problème résidant dans le silence, l’ambivalence des non-dits et l’incapacité chronique à réellement comprendre l’autre à partir du moment où la concession est proscrite. Ce drame, une fois de plus, nous prouve que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Gonflé et dérangeant.
On peut entendre quatre langues dans le film : le norvégien, le roumain, l'anglais et le suédois. En toute logique, le casting est international, réunissant Sebastian Stan, - loin de sa caricature du jeune Trump dans The Apprentice -, la toujours remarquable Renate Reinsve, Alin Panc, Lisa Loven Kongsli, Christian Rubeck, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Carlehed, et les jeunes Henrikke Lund-Olsen – épatante dans un 1er rôle -, et Vanessa Ceban. Magnifique débat sur la polarisation, nerf toxique de la guerre communicationnelle de l’époque, qui est ici mise à plat, en soulevant un point saisissant : les partisans du progrès, de l’humanisme et de la tolérance doivent fournir davantage d’efforts que le camp adverse, et faire des pas vers lui pour être à la hauteur de leurs idéaux. La première phrase, assénée à un des enfants, résonne ici comme un avertissement collectif : Tu dois apprendre à admettre tes erreurs.