Le réalisateur qui prétend rester neutre prend en réalité un parti absolument évident, celui de la famille religieuse extrémiste. En effet, de leur côté on trouve l'empathie, l'entraide, le film insiste d'ailleurs beaucoup, très lourdement là-dessus, notamment avec le personnage secondaire de l'aïeul en chaise roulante qui miraculeusement se remet à parler et est sauvé par la maman bigote... La famille extrémiste apparaît comme la seule capable de prendre soin des anciens, et comme une victime de la froide mécanique d'une « procédure » à laquelle est réduite l'Aide à l'enfance. Le langage cinématographique le souligne, dès le générique (montagnes norvégiennes filmées avec une musique religieuse, jeunes filles qui semblent marcher sur l'eau...) ou par le casting (une actrice à la tête de madone pour la mère de famille religieuse) et surtout par le choix du point de vue : on est le plus souvent au milieu de cette famille, on assiste à leurs réunions privées – véritables images d'Epinal d'une naïveté confondante : on ne nous épargne pas les scènes dans la grange tout en nous rappelant que Jésus est né dans une grange !...
En revanche le réalisateur n'adopte presque jamais le point de vue des membres de l'aide à l'enfance qui ne sont que des personnages secondaires, ressorts d'une machine prétendument sans états d'âme. Peut-être qu'eux/elles aussi ont des doutes, ils/elles ont évidemment aussi une vie privée, des proches qu'ils aiment, mais on ne le montre pas.
Or dans cette famille extrémiste, les enfants et les ados ont un quotidien marqué d'obligations et d'interdits : ils doivent réciter des prières plusieurs fois par jour, ne pas écouter de musique moderne, ne pas danser, ne pas avoir de tél portable, surtout on apprend aux enfants des préceptes d'un autre âge, comme le fait qu'aimer une personne du même sexe est un péché qui envoie en enfer ! et ces enfants font preuve du même prosélytisme que leur mère, qui n'hésite pas à mettre des petits crucifix sur les défunts dans l'ehpad où elle travaille... Ce prosélytisme trouve apparemment un soutien chez le réalisateur puisqu'il paraît excessif de ne pas demander de jouer des airs de musique religieuse dans un établissement scolaire et surtout puisque les personnages embrigadés semblent très contents de l'être. Par exemple Mia ou Maïa, je ne sais plus son prénom, qui souffre de la solitude, se fait happer à la mort de sa mère par la madone qui délivre ses petits messages religieux au sein de son EHPAD, et Mia est radieuse dans cette nouvelle communauté. Bref, on nous montre longuement ce que les extrémistes feraient de « bien » (selon le réalisateur) MAIS jamais ce que l'Aide sociale à l'enfance fait de bien !! Ce déséquilibre, ce parti pris grossier discrédite totalement le propos à mes yeux.
Si encore la Roumanie était un modèle en matière de protection de l'enfance ! Mais c'est bien loin d'être le cas : d'après l'UNICEF « La protection de l’enfant a un caractère urgent en Roumanie ». Alors quel est l'intérêt d'aller critiquer un autre pays ? On comprend par là que la défense des enfants n'est nullement la préoccupation du réalisateur, son projet revient à la défense de la famille « traditionnelle » et religieuse, où les rôles et l'autorité sont bien définis, par opposition à des conceptions progressistes. Ou bien alors il s'agit d'un vulgaire revanche personnelle du réalisateur roumain sur l'affaire qui avait touché une famille roumaine en Norvège, la famille Bodnariu. Cette famille, comme le montre le film, avait joui d'un soutien important de la part d'associations internationales ne connaissant évidemment pas ce qui se passait au sein de cette famille mais défendant vaille que vaille la famille traditionnelle, preuve que dans l'histoire ce n'est pas l'intérêt des enfants qui a été pris en compte mais une idéologie, des principes défendus par les adultes. D'ailleurs le film laisse peu la parole aux enfants, laisse peu de place à leur point de vue, notamment quand ils sont enlevés à leur famille, placés en famille d'accueil, et lors du procès. Le doute qui peut persister dans le film concernant l'existence ou non de mauvais traitements au sein de cette famille est révélateur aussi : c'est comme si pour le réalisateur cette question était accessoire, alors que bien évidemment elle devrait être au contraire centrale. Au lieu d'en faire sa préoccupation première, il l'instrumentalise, en fait un prétexte pour nous parler d'autre chose plus important à ses yeux : la famille traditionnelle, la « culture » religieuse et sa prétendue valeur supérieure aux familles modernes.
Alors non, je refuse de me laisser embarquer dans cette vision des choses, je pense que l'Aide sociale à l'enfance malgré ses erreurs, malgré ses limites, a le mérite d'exister et de sauver des milliers d'enfants de la maltraitance. Bravo à elle et soutien à son action, elle n'est pas là pour faire plaisir aux parents. Je pense aussi que la société norvégienne fait bien d'être vigilante sur les reculs possibles vers des idéologies réactionnaires, qui ne sont en rien bénéfiques dans leurs excès, et qu'on voit prospérer un peu partout...