« Le bon, la brute et le truand » est considéré, à juste titre, comme la quintessence du western spaghetti.
Pour ma part, je trouve ce terme condescendant (Hollywood aurait seule le droit et serait seule capable de faire des westerns dignes de ce nom). De plus, il fait référence à une production italienne de western de faible qualité.
« Le bon, la brute et le truand » est tout simplement un très grand western. Un film comme « Django » de Tarantino (autre grand western) en est l’héritier direct.
Sergio Leone est fasciné par l’Amérique mais il déconstruit le mythe américain raconté dans les westerns hollywoodiens. Comment imaginer John Wayne dans un film de Leone ?
Leone apporte au western une dimension mythique, là où la production américaine ne se contentait que d’une dimension héroïque très manichéenne, du moins jusqu’aux années 70.
La toile de fond historique du récit est essentielle à la profondeur du film. Ici, la guerre de sécession, là, la révolution mexicaine.
Mais les personnages de Leone sont généralement des formes d’anarchistes, anti-heros, en quelque sorte. Ils agissent pour leur compte, à côté de ces événements historiques, poursuivant leurs propres buts, contrairement aux héros américains qui façonnent l’Amérique.
Cette position indépendante leur permet de porter un regard critique sur ces grands événements historiques. À travers eux, c’est Leone qui peut s’exprimer.
Lorsque nordistes et confédérés s’affrontent pour la possession d’un pont, Blondin (Eastwood) lance laconiquement « Je n’ai jamais vu autant d’hommes mourir en si peu de temps »
Constante pacifiste chez Leone qui insiste sur le fait que l’histoire s’écrit toujours au dépend et avec le sang des plus humbles.
Au passage, les moyens investis pour filmer cette scène et la qualité qui en découle, démontre qu’il ne s’agit pas d’un western spaghetti mais d’un très grand western.
Cela aura coûté cher, puisqu’il faudra 2 prises de l’explosion du pont, un opérateur technique ayant cru entendre le signal de mise à feu, l’a fait exploser trop tôt. Imaginez la tête du reste de l’équipe de tournage… bref on reconstruit le pont dans la nuit et on le fera ressauter le lendemain.
Cette scène illustre bien aussi une autre constante du cinéma léonien, tant visuel que scénaristique : l’alternance de plans très larges et de plans resserrés.
Visuellement les plans larges construisent la dimension mythique, tandis que la survenance de plans très resserrés, sans transition, construisent le personnage. Ces 2 aspects sont rarement fusionnés. Leone nous offre l’un ou l’autre. Nous ne verrons pas Blondin partir à l’assaut du pont car Blondin ne participe pas à la construction du mythe… il en est de même pour le scénario.
Il serait trop long de citer les scènes remarquables tant elles sont nombreuses, plusieurs sont devenues des scènes d’anthologie (le pont, le cimetière, le camp de prisonniers…). De plus de nombreuses scènes cachent un sens du détail stylistique (les volutes du cigarillo s’évanouissant de derrière un mur…)
La musique d’Ennio Morricone est, une fois de plus, un apport indispensable au film. Je ne vois pas de symbiose aussi totale que celle de Sergio Leone et d’Ennio Morricone.
Enio Morricone a une approche très visuelle du choix de ses acteurs, comme un théâtre de comedia del arte. Le visage de l’acteur remplace le port du masque. Rares sont les films qui présentent une aussi large galerie de « gueules » de cinéma. Le regard est traité de la même manière, il est l’extension du masque. C’est la seule partie vivante du visage d’un acteur de la comedia del arte et cela explique peut-être l’obsession de Leone pour les regards, exprimée dans les plans serrés. Même conséquence, on trouvera peu de film nous présentant tant de regards intenses.
Côté acteurs, un trio incarne le titre du film.
Lee Van Cleef, visage aquilin, est la brute. L’aigle est un chasseur patient et calculateur, mauvais, ici, ou bon dans « Et pour quelques dollars de plus »
Clint Eastwood est le bon. Il est beau, impénétrable, pas trop expressif. Leone dira « Clint a deux expressions avec ou sans chapeau »… avec ou sans poncho - avec ou sans cigarillo… Clint est pourtant le personnage central autour de qui s’articule le film.
Eli Wallach, le truand, est vraiment le personnage le plus épais. Il est tout simplement diablement humain. On peut rêver d’être Blondin, on peut honnir Sentenza, mais nous sommes Tuco. La palette du personnage est large et émouvante. Et Wallach est remarquable dans son interprétation, faisant de ce personnage un élément clef du film comme il le fera pour « il était une fois la révolution »