Babel est le film du triptyque d'Iñárritu qui fait peut-être le moins consensus (là où Amours Chiennes et 21 Grammes avaient mis l'ensemble de la critique d'accord) même si tout est à relativiser puisque le film a notamment remporté le prix de la mise en scène à Cannes. Toutefois, davantage de voix déçues sonnaient parmi le concert d'admirateurs, et c'est pourtant ce troisième film qui m'a le plus accroché, me convaincant de bout en bout sans faiblir par séquences contrairement à ses deux grands frères. En tout cas, je comprends mieux et définitivement le but du triptyque, qui prend en fait pour prétexte les répercussions d'un événement banal sur des destins croisés pour éclairer l'isolement et la solitude de l'être. Isolement dans l'amour d'abord (Amorres Perros), isolement dans la mort ensuite (21 Grams), fractionnement de nos sociétés humaines modernes enfin avec Babel. Le réalisateur part alors sur les bases du mythe biblique de la tour de Babel, construite par les descendants de Noé pour tenter d'atteindre Dieu, qui leur refusera de nouveau l'accès aux choses divines dont les hommes sont éconduits depuis le péché originel - en les dispersant et brouillant leur langage. Quelle intelligence d'abord, de profiter de l'inertie proposée par un récit universel et intemporel, et d'en proposer un prolongement par des images de l'atlas marocain qui évoquent si bien l'Ancien Testament (Caïn et Abel avec la discorde des jeunes frères, Abraham guidant son troupeau...). Et puis d'un coup, le récit amorce un virage à 180 degrés en traversant l'Atlantique pour explorer la frontière americano-mexicaine puis le Pacifique pour visiter le pays du Soleil levant. Le propos est rendu universel mais actualisé, renvoyé à notre Monde moderne, héritage du Monde biblique mais aussi son prolongement. Ces ponts spatiaux et temporels donnent une grande ampleur au sujet, mais ne nuisent en rien au thème de la solitude, abordée avec un talent de mise en scène retrouvée (j'avais trouvé 21 Grammes confus). On note surtout l'inspiration d'Iñárritu pour évoquer la surdité de la jeune japonaise, ou encore son intelligente utilisation des champs/contrechamps lors des dialogues, qui alternent entre des plans classiques où la caméra filme légèrement de biais pour maintenir les deux personnages à l'écran et offrir des repères spatiaux (ici, cela sert aussi à mieux matérialiser le dialogue, l'interaction) et des plans qui se concentrent uniquement sur un personnage, esseulé même en pleine interaction. En plus, la photographie bénéficie cette fois-ci d'un soin digne de ce nom, et le montage est plus posé, plus équilibré. On perd l'impression de foutoir organisé assez incroyable que dégageaient les deux premiers films, mais le ralentissement global et le fait qu'Iñárritu s'attarde davantage sur ses histoires successives permet de moins dispatcher les enjeux et donc de les renforcer. Mais Iñárritu fait tout de même encore étalage de sa science du montage dans des séquences rapides qui matérialisent l'incompréhension et la folie accélératrice d'aujourd'hui et tranchent à merveille avec des scènes plus contemplatives. Comme pour opposer la frénésie ambiante, la somme phénoménale d'échanges et de moyens de communication et la réalité de l'âme, perdue et en manque de repères. Quand le réalisateur mexicain pose sa caméra et ne cherche plus à complexifier inutilement ses récits, son cinéma devient touchant et beau. Et puis, même si on peine à dégager un réel style de ces trois premiers films, ce n'est sans doute pas un mal puisque ceux-ci se veulent dire beaucoup sur un peu de tout, en promenant un regard sur plusieurs obsessions. Mais sans lâcher d'une seule semelle l'humain, le grand sujet d'étude qu'Iñárritu s'intéresse à filmer, sans la prétention ni l'orgueil que certains lui reprochent. Quelques longueurs et sans doute quelques traits perfectibles, mais au final, j'aurai passé devant Babel un agréable moment. Un beau film, qui concilie l'intime et l'universel.