Troisième volet de sa trilogie du chaos, après Amours chiennes et 21 grammes, le film s’épanche sur l’illusion d’un monde unifié, où la technologie et la mondialisation se vantent d’avoir aboli les distances. Dans cette fresque éclatée, un simple coup de feu, perdu dans l’immensité du désert marocain, résonne à travers les continents, sur des existences éparses.
Là où 21 grammes déconstruisait le temps, Babel disloque l’espace. Le désert brûlant du Maroc, la frénésie néonisée de Tokyo, la frontière aride du Mexique : chaque décor n’est pas seulement un lieu, mais un état d’âme, une géographie de l’isolement. Ces mondes s’effleurent sans jamais fusionner, soulignant l’ironie cruelle d’une connexion qui n’existe que dans l’illusion.
Chaque segment de cette fresque témoigne d’une impossibilité à dire, à entendre, à comprendre. Richard et Susan (Brad Pitt et Cate Blanchett), touristes américains en crise, se retrouvent bloqués dans un Maroc qu’ils ne peuvent décoder, exposant la précarité de leur confort occidental face à l’imprévu. Deux jeunes bergers marocains, prisonniers d’un engrenage d’injustice et de violence, payent le prix d’un malentendu globalisé. Amelia (Adriana Barraza), nourrice mexicaine, voit son destin basculer en voulant simplement honorer un devoir maternel, heurtant de plein fouet l’impitoyable mur des politiques migratoires. Et puis il y a Chieko (Rinko Kikuchi), silhouette mutique errant dans le tumulte assourdissant de Tokyo, dont la surdité métaphorise cette incapacité universelle à établir un dialogue.
Ici, Iñárritu évite l’artifice d’un commentaire musical pesant, privilégiant les silences, les respirations, les bruissements du réel. L’une des scènes les plus marquantes en est l’incarnation parfaite : Chieko, dans une boîte de nuit, danse frénétiquement au milieu d’une foule en transe, mais pour elle, tout est silencieux. L’image pulse au rythme des flashs stroboscopiques où le monde autour semble hurler.
Si Babel met en lumière des trajectoires entrelacées, il refuse toute vision humaniste d’une interconnexion bienveillante. Ce que le film révèle, ce n’est pas un monde unifié, mais un tissu d’inégalités et de fractures béantes. L’Occident y est aveugle et sourd, enfermé dans ses propres récits ; les frontières, loin de s’effacer, se durcissent au contact des réalités humaines. Derrière l’éloquence du titre biblique, Iñárritu ne propose pas un espoir rédempteur mais un constat amer : nous parlons tous une langue que personne ne veut entendre.
Babel est une œuvre qui ébranle, un film à la fois ample et intime.