Avant tout, un très beau film sur une passion dévorante, puis destructrice.. La passion d’une jeune fille,en fin d’adolescence, pour son premier amour. Elle est à la recherche d’elle même, ne sait pas qui elle est vraiment, et va être attirée par cette jeune fille plus âgée, comme un coup de foudre , très classique en somme , comme les livres romantiques qu’elle étudie en cours de français. C’est un écho à la description du coup de foudre de Marivaux lu en classe .Après quelques hésitations elle va se donner à corps perdu dans cet amour. Mais au fil du temps, le couple va découvrir ses différences, et l’amour va se déluter. Le thème est classique , mais le traitement et la mise en scène sont excellents. Il y a plusieurs niveaux de lecture et tout d’abord un niveau social très fort. On voit tout de suite la différence de milieu social des deux filles. Une origine plus populaire pour Adèle, beaucoup plus intello artiste pour Emma. Le talent de Kechiche c’est de parler de ses différences, sans méchanceté, sans agressivité, mais sans naïveté non plus. On est plus dans la lutte des classes du XXe siècle, mais plutôt dans une allusion à « l’ascenseur social » comme on dit maintenant. Adèle ressent un éveil à la sensualité avec son amie, une passion exclusive et en même temps elle participe à des luttes sociales (très belles images de manif lycéennes ou de participation à la Gay pride) .Son petit rêve d’ institutrice lui suffit, c’est sa « cause » à elle , et suffit à son bonheur, mais elle sera de plus en plus mal à l’aise avec le milieu branché/bobo/intello de Emma, qui s’apercevra alors que Adèle n’est pas faites pour elle. Adèle est un impulsive et Emma une cérébrale. Adèle retournera à son milieu populaire et Emma à ses amitiés passées .Mais il n’y pas de méchanceté dans ce constat, juste une description réaliste assez fine (peut-être une pointe d’ironie envers les Bobos dans la scène finale à de la galerie) .L’ illustration de cette différence se fait aussi par la bouffe . Il y a en effet beaucoup plus de scènes de repas que de sexe ( contrairement à la réputation du film ) . Adèle dévore les pattes bolognaises, cuisinées par son père , repas populaire par excellence , quand la famille de Emma fait des repas aux plateaux de fruits de mer ( très jolie initiation de Adèle ,à la dégustation d’huitres , montré avec toute la sensualité adéquate). Et jamais la dégustation n’a été filmée de si près, en gros plan. Les sauces dégoulinent, les acteurs mangent vraiment, on sent un plaisir épicurien de Kechiche de filmer la bonne chair. C’est aussi pour Kechiche un film beaucoup plus apaisé, beaucoup plus romantique, plus naturaliste aussi, presque impressionniste, beaucoup de soleil dans les images , de la nature , des arbres et des forêts. La direction d’acteurs est plus Soft que dans « La graine et le mulet » , si ce n’est la scène de rupture où chaque fille est poussée dans ses retranchements et donne le meilleur d’elle même. Les scènes de sexe sont en fait assez sobres, on s’ étonne de tout ce scandale pour si peu. Les corps sont superbement filmés, bien sûr, les filles se donnent à fonds, et jouent magnifiquement bien , mais on ne voit pas les sexes , ni de gros plans, tout cela reste très pictural, très esthétisant, on n’est pas dans Gaspar Noé ou JC Brisseau (très beau aussi, mais plus hard) . Beaucoup de maturité dans ce film, de classicisme, mais avec la touche Kechiche, de cinéma vérité, avec une direction d’acteur à l’extrême, au cordeau.C’est vraiment un tout grand réalisateur , à la touche singulière. Du cinéma très puissant. A noter la magnifique performance de A. Exarchopoulos , absolument exceptionnelle , qui sait tout jouer , au charisme qui illumine l’écran, bouleversante . Elle donne une autre dimension au film .Une future grande .