Il y a des films qui racontent une histoire d'amour, et il y a des films qui la font vivre. *La Vie d'Adèle* appartient à la seconde famille. Trois heures, et je n'ai pas vu le temps passer. Abdellatif Kechiche filme son héroïne de si près, sa bouche, ses larmes, ses cheveux qui n'en font qu'à leur tête, que je finis par avoir l'impression de vivre à l'intérieur d'elle. Je ne regarde pas Adèle tomber amoureuse, je tombe amoureux avec elle, je me perds avec elle, je me brise avec elle.
Tout est annoncé dès la première scène, dans cette salle de classe où l'on étudie *La Vie de Marianne* de Marivaux : ce sera un roman d'apprentissage à la première personne, et la caméra ne quittera pratiquement jamais ce visage. Librement adapté du roman graphique de Julie Maroh, *Le bleu est une couleur chaude*, le film avance par longs blocs de vie plutôt que par grands événements. Un cours de français, une manifestation, un bar, un dîner de famille, une soirée entre artistes. Kechiche fait confiance au spectateur. Il n'explique jamais l'écart de classe qui sépare les deux jeunes femmes, il le montre : les spaghettis bolognaise chez les parents d'Adèle, les huîtres chez ceux d'Emma. Rien n'est souligné, et pourtant tout pèse.
Mais ce film, ce sont d'abord deux visages.
Adèle Exarchopoulos est une révélation au sens propre. Elle ne joue pas, elle est. La timidité, la gourmandise, le désir, la honte, la colère, tout lui traverse le visage sans filtre, sans jamais chercher à être belle ou photogénique. Kechiche l'a choisie sur un détail devenu légendaire : lors d'un déjeuner après le casting, elle a commandé une tarte au citron, et c'est en la regardant manger qu'il a su que ce serait elle. Quand je la vois à l'écran, je comprends ce qu'il a perçu. Cette scène de rupture où elle pleure, morve au nez, sans rien retenir, est l'une des plus vraies que j'aie vues au cinéma. La douleur n'y est pas jolie. Elle est physique, embarrassante, incontrôlable. Et je n'ai pas eu envie de détourner les yeux.
Léa Seydoux, avec ses cheveux bleus et cette assurance de fille qui sait déjà qui elle est, lui donne la réplique avec une justesse rare. Elle est celle qui ouvre les portes, qui parle de Sartre et de peinture, qui a déjà trouvé sa place dans le monde, et qui finit par ne plus voir ce qu'elle a sous les yeux. Ensemble, elles ne sont pas deux actrices qui interprètent une relation. Elles sont deux personnes qui s'aiment à des rythmes différents, et j'ai eu l'impression d'assister à quelque chose qui leur échappait à elles-mêmes. La dernière scène, dans ce café où elles se retrouvent des années plus tard, m'a serré le cœur : tout est encore là, et plus rien n'est possible.
Cette vérité a été reconnue comme elle le méritait. En 2013, le jury de Cannes présidé par Steven Spielberg a décerné la Palme d'or à l'unanimité, et pour la première fois dans l'histoire du festival, il l'a remise aussi aux deux actrices principales. Ce geste dit tout. Le tournage, prévu pour deux mois et demi, s'est étiré sur cinq mois et demi. La scène du coup de foudre, trente secondes à l'écran, a demandé plus de cent prises. Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos ont donné à ce film bien plus que ce qu'on demande d'ordinaire à des comédiennes, et il en garde la trace à chaque plan. Dix ans plus tard, Léa Seydoux elle-même reconnaît que de cet épuisement, il est ressorti des choses assez sublimes.
Sublimes, c'est le mot. Si je retire une étoile, c'est pour la longueur de certaines scènes d'amour, qui s'étirent au-delà de ce que le récit demande. Pour tout le reste, l'écriture, la mise en scène, et surtout ces deux visages que je n'oublierai pas, *La Vie d'Adèle* est un très grand film d'amour, porté par deux interprètes en état de grâce.