Comme d'habitude, avec un film-labyrinthe tel qu'Enemy, je suis globalement le mouvement général du public, certes très hétéroclite dans son appréciation du film mais plutôt homogène dans les motifs de ce jugement. Lorsqu'un film donne autant à réfléchir, la corrélation entre compréhension et adhésion est en effet toujours aussi immense, tant l'esprit humain répugne à admettre un sens à quelque chose, s'il ne l'a pas perçu spontanément de lui-même. Cette fois, je m'en tire plutôt bien, quelques explications bienvenues m'ayant de plus aidé à parfaire une vue d'ensemble du scénario encore très incomplète mais au moins plutôt satisfaisante. Voilà qui me permet de lui trouver une vraie cohérence, mais aussi d'apprécier les pans d'ombre que Denis Villeneuve, qui adapte là le livre du prix Nobel , ménage à son récit pour ne pas en tuer le mystère. Il aurait tort de s'en priver ; quand on tient un trésor de complexité aussi fourni que l'esprit humain, pourquoi se priver du potentiel de fascination qu'il offre en même temps que de céder à une simplification caricaturale ? La mainmise du réalisateur québécois sur ce récit extrêmement intéressant, qui donne vraiment à ses idées la force de s'insinuer, est donc négligeable, puisqu'il ne l'a pas écrit lui-même. Son boulot se bornait ici plutôt à jongler avec les symboles, et si certaines représentations sont très appuyées, je crois malgré tout que c'était nécessaire pour éviter de restreindre encore le nombre des spectateurs restés à flots (moi y compris). L'intérêt vient aussi de la mise en scène, qui revient avec malice à l'amour de Villeneuve pour l'étrange. Je ne parle pas des araignées, ou autres figures évidentes, mais plutôt de jeux de déformation sur les décors, de dédoublements permanents d'éléments de l'image, de plongées vertigineuses qui instillent le malaise et évitent de trop rester en retrait du bad trip psychologique de Jake Gyllenhaal. Dans un rôle beaucoup plus difficile qu'il n'y parait, l'acteur s'en tire très bien. Ce qui fait d'un tel rôle un écueil, je m'étonne que si peu le fassent remarquer
; c'est que malgré les deux personnalités qu'il doit composer, a priori très différentes puisque l'une se laisse aller aux désirs refoulés de l'autre, Gyllenhaal se devait de trouver des motifs, des traits communs pour tisser lui aussi une toile qui maintienne les deux pris au piège
. Une jolie prestation, dont l'apport est bien aidé par une photo réussie, qui oscille elle-aussi entre le choix du réalisme et des tons jaunes plus atmosphériques, très bon support au doute voire à la paranoïa. Bref, Enemy, qui doit sans doute sa distribution assez large à la réussite de Prisoners - pourtant tourné après lui, maintient l'envie de Denis Villeneuve de s'essayer avec enthousiasme à des projets extrêmement divers. C'est sympa, surtout si le niveau fluctue aussi peu.