En regardant ce Frankenstein imaginé par Guillermo del Toro, on ne peut ignorer la manière dont l’œuvre se confronte à l’ambiguïté fondamentale de la condition humaine : cet écart irréductible entre la recherche de liberté que nous revendiquons et les déterminismes auxquels nous cédons, parfois avec une docilité alarmante. En choisissant une construction bipartite, le réalisateur va plus loin qu'une commodité narrative ; il expose, presque avec une rigueur phénoménologique, deux modalités de l’existence : celle du savant qui s’abîme dans son propre projet, et celle du « monstre » qui, privé de tout, n’en demeure pas moins un sujet en quête de sens, qu'il finit par trouver dans la recherche de l'amour.
La première partie, centrée sur Victor Frankenstein, montre l’itinéraire paradoxal d’un homme qui croit conquérir les secrets du monde, mais ne fait que s’y perdre, jusqu'à dériver (au sens propre comme au sens figuré) vers les contrées les plus froides (de l'âme). Victor s’imagine maître de la vie parce qu’il manipule ses mécanismes ; en réalité, il abdique sa libre-conscience au profit de son ambition, qui devient pour lui une forme d'auto-servitude. Del Toro filme ce glissement avec une insistance presque douloureuse : le chaos intérieur de Victor n’est pas seulement le symptôme de son génie, mais aussi la marque d’un orgueil qui se retourne contre lui, et qui prend la figure d'un ange -déchu venant le visiter par de sombres nuits. Ce que Victor revendique comme un droit — créer, transformer, dépasser les limites imposées — n’est que la caricature d’une liberté exercée sans égard pour l’autre. Il illustre tragiquement l’adage humaniste : "une science qui se détourne de la conscience ne mène qu’à la destruction de l’âme."
La seconde partie, consacrée à la Créature, offre un contrepoint radical. Ici, tout est retenu, calme, nuancé. L’être que l’on nomme « monstre » ne l’est que parce que le regard social l’a constitué comme tel. Dans l’écriture de Del Toro, il apparaît comme un sujet vulnérable, réduit à l’essentiel : éprouver le monde, tenter de comprendre ce qu’on lui refuse, et demander — presque timidement — la seule chose qui pourrait lui permettre de s’exister pleinement : une compagne. Il ne réclame ni pouvoir, ni gloire, mais la possibilité d’échapper à une solitude qui n’est pas une fatalité, mais la conséquence directe de l’abandon et de l’exclusion. La poésie, la douceur, la lenteur de cette partie rendent manifeste que la monstruosité n’est pas dans le corps de la Créature, mais dans la manière dont les hommes refusent de reconnaître son humanité. D'ailleurs, il n'y a qu'un personnage "aveugle" pour "la voir" et contribuer à la cultiver, par des lectures assidues.
La puissance philosophique du film se révèle ainsi dans ce dialogue qui ne se fait pas entre deux figures : l’une incarne la vanité d’un projet humain qui se croit légitime même lorsqu’il piétine l’autre ; l’autre montre, avec une clarté presque déchirante, que tout être aspire à l’éthique, à la reconnaissance, et à l’amour — non pas au sens romantique, mais dans l’acception première du philein, ce désir de se relier à autrui pour rompre l’isolement. Ces deux figures semblent se disputer le seul mot qui les rattache - Victor - prononcé par le premier comme une "victoire", prononcé par l'autre comme,geste de reconnaissance éthique. Del Toro rappelle avec une lucidité rare que la guerre — motif omniprésent en toile de fond — n’est que la radicalisation de cette rupture du lien, la fin du dialogue, laissant à la dispute d'autre finalité que la destruction de l'autre. Elle est l’expression la plus absurde d’une humanité qui détruit ce qu’elle refuse de comprendre, ce qu'elle est incapable d'écouter, ce qu'elle n'imagine pas possible... alors que...
Ce Frankenstein ne cherche donc pas à dénoncer la science (ou la modernité pourrait-on dire) en elle-même, mais ce qu’elle devient lorsque les hommes la séparent des responsabilités qu’elle implique. Il laisse entendre que chaque acte humain engage l’avenir de tous, et que la seule manière d’être vraiment libre et moderne est de reconnaître la liberté d’autrui — y compris celle d’un être façonné de nos mains mais qui, par qu'il existe, échappe nécessairement à notre domination.
En ce sens, le film de Del Toro rejoint une intuition centrale de la philosophie existentielle : nous ne sommes pleinement humains que lorsque nous assumons l’ambiguïté de notre condition, c’est-à-dire notre pouvoir de créer autant que notre devoir d’accueillir. La Créature, paradoxalement, est le seul personnage qui accomplit cette vérité.
Ainsi, Frankenstein n’apparaît plus comme une fable de science-fiction, mais comme une méditation sur ce que signifie devenir sujet — dans un monde où l’on préfère trop souvent fabriquer des objets plutôt que de reconnaître des consciences.