Décadence : "état de ce qui commence à choir, à tomber"..., On commencera avec un touriste japonais, appareil photo accroché autour du cou, qui s'effondre, pris de vertige, alors qu'il contemple Rome, vestige d'une civilisation disparue... Suivra une fête baroque et crépusculaire chez un journaliste mondain (Jep), habitant en face du Colisée, où moins qu’une critique sociologique du « bling bling », on plonge au cœur de la tentative d’enivrement d’une jet set vieillissante.
Suivront d'autres chutes, fuites et disparitions tout au long de ce film qui ressemble à un art de la chute où chacun devra, tour à tour « lâcher », dans un mouvement de renoncement cruel et inévitable, qui un fils, qui un rêve de dramaturge, qui une représentation trop lisse de lui, qui sa vie, qui sa jeunesse, dans un tourbillon de soirées et de déambulations dans la ville, où le ridicule et l’émotion s’entremêlent dans un dédale de situations improbables et cocasses qui ne cessent de questionner la condition humaine.
Décadence oui... Mais toutes les décadences ne se valent pas : plus on tombe de haut et plus la chute est dure, mais belle aussi, car dernière trace d'une lumière que n'éclairent plus que les chandelles d'un gardien de demeures aux secrets préservés, les landaus parlants d'une noblesse ruinée, les souvenirs, protégés dans des journaux intimes jetés.
Le temps est sans pitié pour les êtres auxquels il avait été beaucoup promis. Et quelle belle entrée dans la vie d'homme qu'un premier roman devenu un classique, un premier roman qui n'aura pas de suite, comme une décadence précoce, un choix de vie où la mondanité ressemble à une religion de l'évitement, teintée de jouissance et de lucidité désillusionnée.
L'ombre de Fellini plane, mais aussi celle de Visconti, Proust et peut-être, Kierkergaard définissant ainsi les 3 stades de l'existence humaine : esthétique (rapport de l'homme à la sensibilité), éthique (rapport de l'homme au devoir), religieux (rapport de l'homme à Dieu). Pas de chronologie chez le philosophe danois, mais des états d'existence choisis, qui éclairent magnifiquement la rencontre finale entre la "sainte" et le mondain Jep et leurs chemins de croix respectifs vers « leur » vérité intime.
Ni didactique, ni verbeux (l'économie verbale est une des nombreuses réussites de ce film), Paolo Sorrentino nous offre une tragicomédie all’italiana étourdissante et ambitieuse et nous entraîne dans Rome, avec pour guide un écrivain avorté vieillissant et sans projet, à la rencontre d'êtres vains, drôles, abimés, grotesques, fiers, misérables, outranciers, émouvants ; décadents certes, mais encore provisoirement debout donc : nul ne saurait dire pour combien de temps, mais qui chérissent le passé comme un trésor retrouvé.
Un pur chef d'oeuvre en bref, où l'intelligence et la subtilité du propos (des propos serait-il plus juste de dire, tant les niveaux de lecture - partiellement abordés - dans cette critique - sont nombreux) rencontre une maîtrise parfaite de l'image, du son, du cadrage, de la lumière... et une justesse de jeu - à commencer par celui magistral de Toni Servillo - que résume bien le titre même du film : la Grande Bellezza.