Avant qu'il ne devienne l'architecte de blockbusters labyrinthiques à la mécanique millimétrée, Christopher Nolan a tourné, en 1998, un film d'à peine plus d'une heure, financé avec moins de sept mille livres, les week-ends, avec une équipe et des acteurs bénévoles. Following est de ces premiers films qui ne ressemblent en rien à des brouillons : on y trouve déjà, presque intégralement formé, le système nerveux d'une œuvre entière — la non-linéarité, le double, le manipulateur invisible, l'indice. Le film raconte l'histoire d'un jeune homme sans emploi, aspirant écrivain, qui prend l'habitude de suivre des inconnus dans les rues de Londres, par désœuvrement autant que par fascination. Il s'impose des règles pour contenir cette pulsion avant de les briser en filant un homme qui se révèle être un cambrioleur professionnel, Cobb, lequel l'entraîne dans une spirale de complicité, de manipulation et, finalement, de meurtre.
Le dénuement matériel du film devient la condition même de son écriture. Trois acteurs, des appartements réels prêtés par des connaissances, une caméra portée à l'épaule, aucun effet spécial — Nolan construit un récit qui n'a besoin de rien d'autre que ce qu'il possède. Le misérabilisme matériel du tournage devient ainsi une manière de filmer, une attention au petit, au négligé, à ce qui d'ordinaire échappe au regard — exactement ce que fait le protagoniste lorsqu'il suit des inconnus. Le film et son dispositif de production partagent la même éthique du regard : faire d'une économie de moyens une économie de l'attention.
Le montage non-linéaire, qui entrelace trois temporalités sans jamais signaler explicitement où l'on se trouve, reproduit l'expérience cognitive du Young Man (parallèlement à celle du spectateur), dont la compréhension du monde avance par hypothèses provisoires qu'il faut sans cesse réviser. Cette homologie entre la structure du récit et la psychologie du personnage est la réussite du film, parce qu'elle transforme un procédé qui pourrait n'être qu'un gadget de scénariste en une véritable proposition de mise en scène : comprendre, ici, c'est toujours comprendre trop tard, après coup, à rebours du moment où l'on aurait pu agir différemment. C'est une manière de dire que la connaissance que l'on croit posséder sur les autres — et sur soi-même — est presque toujours rétrospective, reconstruite après que les dégâts ont eu lieu.
Aussi, le noir et blanc granuleux efface toute séduction visuelle superflue pour ne laisser subsister que les visages, les regards, les gestes de filature. La caméra de Nolan ne cherche jamais à magnifier Londres ; elle filme une ville cloisonnée, faite d'appartements clos les uns sur les autres, où la proximité physique des habitants ne produit aucun lien réel. Cette tension entre la densité urbaine et l'isolement de chacun est la condition de possibilité du geste même du protagoniste. On ne suit des inconnus que dans une ville où l'on ne connaît déjà personne ; la filature devient alors un succédané pervers de sociabilité, une manière de fabriquer du lien à partir de pur voyeurisme, faute de savoir en construire autrement.
Le motif du double, incarné par la ressemblance croissante entre le Young Man et Cobb, est sans doute l'idée la plus dense du film. Cobb ne se contente pas de recruter un complice : il façonne un miroir, jusqu'à littéralement endosser l'apparence du protagoniste dans la scène finale, où la confusion entre les deux hommes devient totale. Cette stratégie dit quelque chose sur la manière dont la fascination pour un autre — pour ce qu'il a, ce qu'il ose, ce qu'il semble être — finit toujours par nous absorber au point de nous faire perdre nos propres contours. Le Young Man voulait observer la vie des autres pour mieux écrire la sienne ; il finit par disparaître dans celle de Cobb, devenant l'instrument d'un crime dont il n'a jamais vraiment compris les enjeux, jusqu'à porter seul la responsabilité d'actes orchestrés par un autre.
L'interprétation volontairement plate de Jeremy Theobald, est un choix cohérent avec cette logique du double. Plus le Young Man reste une surface neutre, peu expressive, plus il devient crédible comme réceptacle vide sur lequel Cobb peut projeter son propre double. À l'inverse, le charisme d'Alex Haw, comédien le plus aguerri du trio, installe Cobb comme centre de gravité magnétique du récit — celui que l'on regarde, que l'on croit, et dont on accepte sans trop de résistance la domination progressive sur le récit comme sur le protagoniste. Cette asymétrie de jeu reproduit, à l'intérieur même du dispositif actoriel, l'asymétrie de pouvoir que le film raconte : entre celui qui manipule en pleine conscience et celui qui se laisse façonner sans en avoir l'intelligence.
Ainsi tout cela, filmée dans une ville où la proximité physique ne produit aucun lien, raconte quelque chose qui nous concerne directement, bien au-delà de 1998 : la manière dont notre époque a fait de l'observation des autres une activité quasi permanente — sur les réseaux, dans l'espace public, à travers les écrans — sans jamais interroger ce que cette observation continue fait de notre propre identité. Nolan, dans son tout premier film, filmait déjà cette vérité : on ne regarde jamais quelqu'un impunément. À force de vouloir comprendre les autres en les épiant, on finit par perdre la capacité de savoir qui l'on est soi-même et c'est cette dissolution, plus que le meurtre final, qui constitue le véritable crime du film.