Avec Birdman, Iñárritu abandonne la structure éclatée pour une immersion en faux plan-séquence. Cette grammaire n’est pas une simple prouesse technique : il incarne la spirale mentale de Riggan Thomson (Michael Keaton), acteur déchu hanté par le spectre de sa gloire passée, qui tente de reconquérir une légitimité artistique en montant une pièce à Broadway. Birdman s’érige ainsi en réflexion acérée sur la célébrité, le narcissisme et l’ambiguïté de l’acte créatif.
La caméra de Lubezki, aérienne et fluide, glisse entre les coulisses du théâtre et les méandres de l’inconscient. Mais ici, le caméra devient pure subjectivité : chaque cadrage épouse la conscience altérée de Riggan, fusionnant perception et délire, jusqu’à ce que le réel lui-même se dissolve.
Riggan Thomson est un Icare moderne, écartelé entre l’ombre écrasante de son passé et l’utopie d’une réinvention artistique. Ex-star d’une franchise de super-héros, il lutte pour imposer son statut de « véritable » acteur, offrant ainsi une parabole sur l’éternelle dichotomie entre le cinéma d’auteur et le divertissement industriel. Le casting de Michael Keaton confère une profondeur méta au récit : lui-même ex-Batman, il incarne une icône vieillissante tentant d’échapper à l’empreinte d’un rôle.
Face à lui, Mike Shiner (Edward Norton), acteur de théâtre virtuose mais arrogant, incarne l’illusion d’une pureté artistique, tout aussi factice que la quête de son rival. Entre les deux, une bataille d’égos se joue, opposant non pas deux méthodes d’interprétation, mais deux illusions concurrentes du génie.
Riggan est un funambule piégé entre son désir d’élévation et sa peur du vide. Sa voix intérieure, incarnée par Birdman, murmure les promesses d’une gloire facile et le fardeau d’une reconnaissance. Dans une scène clé, Riggan flotte au-dessus de New York, suspendu entre l’illusion et la réalité. Mais cette apothéose est un mirage. L’envol n’est qu’un rêve, une supercherie qui s’effondre dès qu’un témoin extérieur entre en jeu.
La confrontation entre Broadway et Hollywood alimente la dialectique du film. Le théâtre, perçu comme un art de la vérité, se révèle un champ de bataille d’égos et de jeux de pouvoir. Le cinéma, supposé être un art du faux, offre paradoxalement un regard plus intime et subjectif sur l’intériorité de Riggan.
Le choix du plan-séquence illustre cette tension : la caméra épouse l’immersion théâtrale, sans coupures, tout en demeurant un artifice absolu, une chorégraphie millimétrée où la spontanéité n’existe pas.
L’ultime plan laisse place à l'ambivalence. Après son geste radical sur scène, Riggan se réveille à l’hôpital, puis semble s’envoler sous le regard incrédule de sa fille. Vol réel ou métaphore d’une dissociation ultime ? Triomphe ou dernier éclat d’un délire narcissique ?
Le film ne tranche pas, et c’est là toute sa force : en refusant de statuer sur la nature de cet envol, Iñárritu confronte le spectateur à la même illusion que son protagoniste. Riggan s’est-il enfin affranchi de son ego, ou est-il tombé dans son propre abîme ? Peu importe, tant que nous continuons à le regarder.
Birdman est bien plus qu’une satire mordante de l’industrie du spectacle. C’est un requiem pour l’artiste, un portrait halluciné de l’ego en crise, un vertige où l’artifice se confond avec la vérité. Par son dispositif immersif et son questionnement sur la célébrité, le film ne se contente pas d’épingler les dérives du star system : il nous renvoie à notre propre désir d’être vu, reconnu, validé.