Curieux événement de l'année 2013, ce long-métrage du réalisateur belge Felix Van Groeningen continue de susciter simultanément mon intérêt et ma méfiance alors même que je l'ai déjà vu. C'est qu'Alabama Monroe oscille sans arrêt entre une écriture à l'acuité remarquable, qui peut traiter de thèmes profonds sans cliché ni simplification, et une tendance bien trop voyante au misérabilisme et à la manipulation parfois exagérée des sentiments de son spectateur. Tout entier, le film est construit comme un écrin censé contenir et entretenir la spirale de mort que dessine son histoire. Autour du couple et de leur enfant, les personnages n'existent qu'à peine. Les autres membres de leur groupe de Bluegrass (un sous-genre de country) ne sont tout au plus pour les deux personnages que des épaules sur lesquelles s'appuyer, et pour le film des voix porteuses de ces chansons qui le font respirer et lui évitent de devenir trop pesant pour le spectateur. Certes, tout ça renforce avec une incroyable efficacité l'étau dans lequel est pris ce couple, sans aller assez loin pour provoquer le dégoût, mais pour un film qui parle de thèmes vitaux si essentiels, le procédé est quand même incroyablement mensonger et réducteur, empêchant de voir plus large, comme si Van Groeningen pensait réussir à faire oublier que la vie ne peut se condenser ainsi. Alors oui, on peut très bien imaginer, vu comment le sort s'acharne, que pour Elise et Didier, les deux personnages centraux, la vie perde peu à peu tout sens et toute lumière. Le problème, c'est que Van Groeningen choisit de ne pas transférer ce poids du malheur sur ses personnages mais de le faire porter au film tout entier, d'enfoncer un peu plus le clou à chaque plan. Une vision déprimée dont les effets finissent par trop se faire sentir, à tel point qu'elle en perd sa sincérité et ressemble un peu trop à un artifice malhonnête destiné à émouvoir sans être lui-même porté par l'émotion de son réalisateur. Roublard, mais trop outrancier pour réussir son coup jusqu'au bout, Alabama Monroe est aussi beaucoup trop explicatif, et perd ainsi en richesse (puisqu'il perd en incertitude et donc en possibilités) à force de vouloir maintenir son spectateur dans le coup, et le diriger surement vers le sillon émotionnel qu'il choisit pour nous. Par exemple, je trouvais excellent le choix de mêler un univers américain à cette histoire belge, comme si le film voguait entre une réalité définie et la recherche d'un ailleurs, celui du pays sauvage et libre des chanteurs de country. Las, il aura fallu que Van Groeningen vienne le faire dire à son comédien, comme s'il me refusait le droit de penser son film par moi-même, trop directif pour laisser son spectateur s'emparer du film comme il le souhaite et entrer en résonance avec. Maintenant, et tant qu'il ne se donne pas pour objectif un pathos illimité, Alabama Monroe reste écrit avec finesse, joué avec envie, chanté avec talent. C'est le film d'un metteur en scène doué, qui devra simplement adopter une démarche plus sincère et se livrer davantage pour faire à mes yeux les merveilles que tout le monde (ou presque) trouve contenues dans Alabama Monroe.