Les frères Dardenne ne sont pas exactement de joyeux drilles, et on a le droit sur le terrain social de leur préférer l’humour d’un Ken Loach. Ce ne sont pas non plus des cinéastes infaillibles, il n’y a qu’à voir leur 1er long, "Je pense à vous", dont les maladresses feraient rire même le fan le plus inconditionnel. Mais là, j’avoue que j’ai un peu de mal à comprendre les critiques de ceux qui descendent "Deux jours, une nuit". Il y a d’abord le groupe des "- c’est trop long, et puis c’est répétitif", tous ceux qui fourbissent leurs ciseaux, certains même leurs conseils de montage et leurs bonnes idées pour reprendre ou muscler le scénario. No comment. Et puis il y a le groupe des spécialistes du droit du travail - et leurs amis, les sourcilleux du lavage d’estomac. Ceux-la pointent à raison les quelques invraisemblances de l’histoire. Et alors ? On accepte bien les comédies les plus improbables, on laisse fanfaronner sans rien dire le moindre super-héros, mais là, soudain, y’aurait problème : on est dans le cinéma social, alors plus droit à l’approximation. Moi, les invraisemblances, je vais vous dire, je m’en tape. J’ai bien vu que l’argument de départ était un peu fragile, que pour faire passer le choix cornélien proposé aux employés (je maintiens l’emploi de Sandra ou vous touchez vos primes) les Dardenne avaient dû mener leur intro à toute berzingue, et que l’explication que donnait le directeur lui-même sur le parking était l’occasion d’une réplique particulièrement foireuse… J’ai vu ça et puis j’ai vu la suite, un film d’une rigueur exemplaire, et d’une audace inouïe : oser 14 fois la même situation, les mêmes mots ou presque, pour obtenir 14 scènes différentes… parier que l’émotion, si elle doit surgir, n’a pas besoin du secours de la musique… et, évidemment, accueillir une star dans un univers qui n’avait jusqu’alors que faire de la notoriété. Marion Cotillard y est simplement prodigieuse. Sans fard, sans déguisement, juste 3 tee-shirts et une caméra qui ne la lâche pas, elle livre une interprétation bouleversante, loin, très loin des performances auxquelles on l’associe d’habitude. A Cannes, sans surprise, le jury a préféré récompenser le numéro d’actrice de Julianne Moore - généreux, débordant, excessif… le syndrome Oscar, l’évidence quoi ! Au sortir des 2 films, et quelques jours après, je vois bien quel personnage chemine encore à mes côtés, et pour longtemps je crois : le p’tit soldat Cotillard et la puissance métaphorique de son combat. La vérité, je l’ai déjà dit, la vérité emmerde la vraisemblance.