Ken Loach revient sur le devant de la scène, avec ce film présenté en Compétition officielle à Cannes. Il aurait pu signer ici un chef d’œuvre, s’il n’avait pas cédé aux tentations du grand nanar héroïque et manichéen au message politique un peu trop grossier.
Dans l’Irlande des années 30, le catholicisme constitue un socle fondateur et une identité facilement exploitable au sein d’un Etat indépendant depuis une dizaine d’années. L’Eglise jouit donc d’une légitimité et d’un pouvoir inouïs grâce à l’antithèse qu’elle représente face à l’oppression britannique protestante. Jimmy’s Hall nous plonge, comme l’avait fait The Magdalene Sisters, dans l’atmosphère créée par cette Eglise puissante et radicale.
Pour étayer son propos, Ken Loach retrace le retour en Irlande de Jimmy Gralton, jeune activiste communiste, après 10 ans d’exil aux Etats-Unis. Il est rapidement incité par sa communauté à rouvrir le « community hall » local, maladroitement traduit en Français par « dancing ». Ce lieu porte en réalité des ambitions beaucoup plus larges : permettre à la communauté de reprendre le contrôle de certains monopoles de l’Eglise (éducation, musique, …) et de construire un espace autonome d’échanges et de luttes.
Jimmy’s Hall nous propose ainsi le récit d’une utopie incarnée par Jimmy Gralton, face au pouvoir spirituel de l’Eglise certes, mais aussi au pouvoir économique d’une poignée de propriétaires terriens, dont la légitimité issue de la colonisation anglaise est remise en cause. Complètement dans son élément, Ken Loach reste excellent pour illustrer, sans pathos ni effets spéciaux, les inégalités économiques les plus violentes. L’ensemble peut certes apparaître un peu trop démonstratif par endroits, mais s’impose comme un recueil intéressant des conflits agraires de l’Irlande des années 30. Et, au-delà, le parallèle avec toute appropriation du capital par une poignée de privilégiés est évident.
Mais le réalisateur est resté ambigu sur les convictions de son personnage : on se contentera de quelques clins d’œil (le lieu principal porte le nom de James Connolly, célèbre syndicaliste marxiste irlandais), et surtout de la vision amalgamée de l’Eglise entre athéisme et communisme. De même, le mode de gouvernance du « community hall » reste flou : s’il est géré par un Conseil d’administration (est-il élu ? Sur quels fondements ?), Jimmy Gralton conserve un pouvoir d’influence important, dont Ken Loach s’accommode sans broncher. Sur la proposition d’un modèle alternatif à l’autoritarisme incarné ici par l’Eglise, le spectateur restera sur sa faim, embourbé dans un propos beaucoup trop dilué.
Mais surtout, le rapport de Ken Loach à l’Eglise et à son personnage principal constitue le véritable point faible du film. La lumière centrée sur ce seul personnage tranche avec les accents résolument égalitaristes du scénario. En effet, Jimmy s’élève au-dessus d’une masse de paysans sales et moches, dont dépassent à peine les quelques têtes du Conseil d’administration. Ses diatribes anticléricales sont faciles, et font écho à une machine religieuse dont l’ignominie et l’absurdité sont hélas beaucoup trop mises en avant.
Le film parvient toutefois à émouvoir, grâce à une scène magistrale de retrouvailles entre Jimmy et son amour déchu, autour d’une danse sensible et brillamment mise en scène. On retrouve alors le Ken Loach pudique et fin que l’on apprécie, celui qui semblait jusque-là s’être perdu dans une démonstration complexe menée de manière trop approximative.