Il paraissait étonnant qu’aucun film n’ait encore vu le jour sur l’assassinat du juge Michel, qui avait ébranlé le pays en 1981. Pourtant, tout était réuni pour rendre le projet attrayant (un héros au destin tragique, la French Connection, Marseille en toile de fond…). Il faut croire que les implications de personnes influentes dans cet assassinat (ou, à tout le moins dans la prolifération du trafic de drogue dans le Marseille des années 70) a refroidi les ardeurs des producteurs pendant des années. A moins que ce ne soit le cinéma français qui manque d’ambition en osant mettre des moyens dans des projets autres que des comédies bas de gamme. Quoi qu’il en soit, l’annonce du projet était des plus enthousiasmantes, surtout avec le génial Jean Dujardin dans le rôle du juge et du toujours parfait Gilles Lellouche du mafieux Tany Zampa. Une histoire forte, transcendée par le duel de deux de nos meilleurs acteurs ne pouvait pas déboucher sur un mauvais film. C’est, donc, avec une certaine incompréhension que j’ai découvert les critiques assez mitigés, voire négatives sur le film. Certes, on peut considérer que la mise en scène de Cedric Jimenez manque de virtuosité ou, à tout le moins, de caractère. Mais, c’est le cas de bon nombre de films et il faut admettre que le réalisateur rend, au moins, une copie propre avec une photo plutôt soignée et une reconstitution de l’époque sans fausse note. Certes, encore, on peut considérer que l’intrigue manque un peu de structure et se laisse porter par le fil des événements sans véritable moteur narratif. C’est vraiment lui chercher des poux dans la tête qu’on ne va pas chercher dans les autres productions de cet acabit (et de moindre acabit d’ailleurs) et ce défaut me semble compensé par le portrait au vitriol fait de la cité phocéenne. A ce titre, il faut saluer le parti-pris d’avoir conservé le nom d’un bon nombre de protagonistes, sans craindre de salir (à juste titre sans doute) quelques personnes haut placées
(Gaston Deferre et les Corses de la police marseillaise en tête !
). Enfin, on peut trouver un peu trop idéalisée la représentation du juge Michel (courageux, anticonformiste, volontaire, impliqué au point d’arrêter lui-même les dealers…) qui force le spectateur à le trouver fantastiquement sympathique (le choix de Dujardin forçant, davantage encore, le trait). Peut-on vraiment formuler ce reproche dès lors que le film revendique s’être librement inspiré des faits et, accessoirement, que ce portrait sert le propos du film et nourrit le personnage ?
Même l’évocation de son addiction passée au jeu sert de moteur expliquant son comportement face au danger.
Ainsi, tous les reproches formulés me paraissent, certes, réels mais franchement mineurs face aux gros atouts du film. Tout d’abord, il parvient à rendre parfaitement compréhensible une affaire aux ramifications assez complexes et, petit exploit en soi, échappe au piège de la caricature lorsqu’il évoque la mafia locale, dépeinte avec une certaine subtilité. Le personnage de Zampa (Gilles Lellouche extraordinaire de charisme) est assez extraordinaire à ce titre puisqu’il est montré sous toutes ses facettes, de la plus touchante (sa famille, ses amis…) à la plus noire (il reste un dealer et un assassin). Les personnages sont, de manière générale, impeccables et bénéficie d’un casting étonnement fourni de vraies gueules de cinéma (Benoit Magimel, Bernard Blancan, Bruno Todeschini, Feodor Atkine, Guillaume Gouix, Moussa Maaskri, Eric Collado, Cyril Lecomte, George Neri…) ainsi que de dialogues de qualité. Jimenez peut, d’ailleurs, se targuer d’être un véritable directeur d’acteurs et d’avoir conférer à son film un ton à part, empreint d’une sincérité refusant l’austérité, comme c’est trop souvent le cas. Les interrogatoires du Juge Michel sont un parfait exemple de ce ton particulier. Et enfin, que dire de la prestation de Jean Dujardin, si ce n’est qu’il est, une fois de plus parfait et confirme, s’il en était encore besoin, qu’il est le seul véritable successeur de Belmondo dans le cinéma français. Qui d’autre que lui sait greffer une telle aura de sympathie à un personnage avec un naturel aussi confondant ? Il porte, bien évidemment le film sur ses épaules et lui confère une véritable plus-value. Si on ajoute à ça, un BO qui fleure bon la nostalgie, je ne peux définitivement pas comprendre que "La French" n’ait pas bénéficié d’une plus grande côte d’amour.