Ce film, fort sympathique au demeurant, d'aucuns l'ont rapproché assez malencontreusement du western. Le Parisien, La Croix, Le Monde, les Cahiers du Cinoche, c'est à vous que je m'adresse : Quel film avez-vous vu ? Quel homme au colt d'or avez-vous reconnu dans Viggo Mortensen ? Quelle Horde sauvage avez-vous cru voir chez les militants du FLN ? Iriez-vous plus loin dans la bêtise pour une poignée de dollars ? « Loin des hommes » est au western ce que Camus était à la musique de saloon, c'est-à-dire un foutu Étranger. Et nul hasard ici à ce que je cite Albert Camus puisque le film est tiré d'une de ses nouvelles, « L'hôte », qui ne traite à aucun moment de la conquête de l'Ouest. Pas besoin d'avoir lu cette nouvelle pour le savoir, d'ailleurs je ne l'ai jamais lue, mais enfin. L'histoire est celle d'un instituteur chargé par les autorités françaises d'escorter un prisonnier algérien à la ville de Tinguit, où il sera jugé pour une sombre histoire de meurtre. Les faits se déroulent au commencement de la guerre d'indépendance de l'Algérie, ce qui donne une charge symbolique conséquente à chacun des personnages du film. La part la plus intéressante revient à l'instituteur, Viggo Mortensen plus mutique que jamais, qui, enseignant le français à de petits enfants algériens dans ce désert humain que sont les Hauts plateaux d'Algérie, est un véritable lien entre deux cultures qui se côtoient depuis plus de cent ans sans jamais avoir appris à se connaître. Le film s'applique alors plus ou moins bien à retranscrire le dilemme qui s'impose à l'homme qui ne choisit pas son camp : le parti de l'indépendance ou celui du joug colonial (ce qui était plus ou moins la position de Camus à son époque). Nulle place pour l'entre-deux et c'est bien là que s'incarne toute la vulnérabilité de l'instituteur qui, n'aspirant qu'à se libérer des contraintes sociales et politiques liées au conflit (son seul désir, dit-il, est de « faire la classe à ses élèves »), se voit refuser la position confortable de la neutralité, brisé dans sa résistance par le terrible engrenage de l'Histoire. Ce sujet au fort potentiel cinématographique est néanmoins maltraité par un parti-pris de mise en scène résolument contemplatif et trop épuré, qui noie dans sa platitude la puissance des enjeux et l'épaisseur de ceux qui en subissent les affres. Si bien que "Loin des hommes", sans être un mauvais film, laisse un sentiment frustrant d'inachevé.