Avec L’Amour ouf, Gilles Lellouche livre une fresque sentimentale ambitieuse, portée par une mise en scène énergique et une bande-son marquante. En s’inspirant des grandes tragédies amoureuses et du cinéma de gangsters, il tente de capter l’intensité des amours de jeunesse, la dureté du monde ouvrier et la violence du destin qui broie ses protagonistes. Pourtant, malgré un souffle cinématographique certain, le film peine parfois à équilibrer ses ambitions, laissant une impression mitigée entre fulgurances et excès.
Dès les premières scènes, la réalisation impressionne. Lellouche filme avec fièvre, multipliant les mouvements de caméra audacieux et les cadres travaillés. L’image est vibrante, la lumière joue avec les teintes nostalgiques des années 80 et 90, et chaque plan semble vouloir capter l’énergie brute de cette époque. Mais cette frénésie visuelle, si elle séduit par moments, finit aussi par fatiguer. À force d’accumuler les effets – ralentis, travellings virtuoses, envolées musicales – le film se perd dans sa propre mise en scène et noie parfois l’émotion sous le style.
Le récit, quant à lui, oscille entre force et maladresse. L’histoire d’amour entre Jackie et Clotaire, intense dans sa jeunesse, peine à retrouver la même puissance dans sa seconde partie. La première heure est la plus réussie, portée par l’excellent duo Malik Frikah et Mallory Wanecque, dont le jeu sincère donne aux premiers émois une vraie vérité. On y retrouve une spontanéité touchante, une fougue adolescente qui convainc pleinement. En revanche, la relation adulte entre François Civil et Adèle Exarchopoulos manque d’alchimie
, ce qui affaiblit l’impact émotionnel de leur retrouvailles tardives
.
Là où le film surprend, c’est dans son mélange des genres. Lellouche veut faire cohabiter la romance, le drame social et le film de gangster, mais cette ambition se retourne parfois contre lui. Certaines scènes de violence, stylisées à l’extrême, paraissent trop chorégraphiées et déconnectées de la dure réalité qu’elles devraient illustrer. De même, le ton oscille sans cesse entre réalisme brut et envolées lyriques, rendant l’ensemble parfois bancal. On passe d’un moment de grâce à une séquence outrancière, d’un dialogue juste à un échange artificiel, ce qui crée une inconstance qui empêche l’immersion totale.
Les performances des acteurs sont à la hauteur du projet. François Civil livre une prestation solide, même si son personnage aurait mérité plus de nuances. Adèle Exarchopoulos, intense comme à son habitude, peine cependant à rendre son rôle aussi marquant qu’il pourrait l’être. Alain Chabat, en père aimant mais désabusé, offre une prestation touchante, tandis que Benoît Poelvoorde compose un antagoniste crédible, bien que parfois caricatural. En revanche, certains seconds rôles, comme Jean-Pascal Zadi, manquent de développement et semblent cantonnés à des archétypes.
Malgré ses qualités évidentes, L’Amour ouf souffre d’un certain déséquilibre. Sa durée excessive pèse sur le rythme, certaines sous-intrigues s’étirent inutilement et l’écriture des personnages aurait mérité plus de finesse. Si certaines séquences frappent par leur beauté et leur intensité, d’autres semblent vouloir en faire trop, donnant parfois l’impression d’un spectacle qui se regarde lui-même.
En définitive, le film de Gilles Lellouche est une œuvre puissante par moments, frustrante à d’autres. Il y a du talent, de la passion, une vraie envie de cinéma, mais aussi des maladresses qui empêchent l’ensemble d’atteindre une vraie fluidité. C’est un film qui se regarde avec intérêt, parfois avec admiration, parfois avec exaspération, mais qui ne laisse pas indifférent. Une proposition imparfaite, mais qui mérite d’être découverte.