Le québecois, ça fait souvent rire. Le joual, pas du tout. Argot canadien, mélange confus d'anglais et de français teinté du fameux accent, on saisit juste le mot "tabernacle". Ce mot, on l'entend pas mal de fois, à chaque coup de gueule en fait, donc souvent. Diane est une mère solide mais fébrile, brisée et animée par son fils Steve, sa seule joie - et son unique combat. Il est renvoyé d'un pensionnat pour violence extrême: hyperactif, TDAH, impulsif, il est ingérable. Il aime sa mère d'un amour dangereux, ravagé par l'absence du père, presque obligé de le remplacer pour lui garantir son bonheur. C'est réciproque pour elle aussi: elle est au bout du rouleau, elle croit pouvoir "sauver" son fils, mais les deux s'exterminent mutuellement et s'entraînent dans une spirale d'espoir, de joie, et d'impuissance, de rage. Elle est incontrôlable ici, personne n'a le pouvoir de calmer Steve, sorte de bouc émissaire de toute une société fictive, gagnée par une intolérance, et ses haines multiples. Point fort de ce Mommy: toutes les formes de violence sont représentées; violences verbale et physique en premier lieu, puis morale, et sociale. La vulgarité du joual, son efficacité, créent des dialogues fondés sur le sentiment, la bestialité et la tendresse. Cette dernière gagne en puissance notamment grâce à Kyla, personnage énigmatique, prof dépressive et muette, mais douce, apaisante, qui aide Diane à joindre les deux bouts, dans des séquences lumineuses. Elle regagne peu à peu la parole ("je les mets toutes à l'aise"), fait travailler les maths à Steve, la littérature, tout, histoire d'avoir un projet, un but dans cette société dont ils sont à la marge. Ce petit microcosme donne des merveilles, de l'émotion à l'état pure, brute et sans artifices, bien qu'il se condamne lui-même au repli, à la situation de lutte, dans cette banlieue où vivent ces réprouvés de la société. Discrimination? S'il y en a, elle est indirecte. Ce dont on est sûr, c'est de l'absence d'échappatoire. Quand Diane veut s'émanciper, se libérer de ce devoir vis à vis de son fils (qu'elle croit invincible?), ça bloque, ça marche pas, et Steve pète un plomb, renversant étagères, armoires. Sa mère reste prisonnière de cet amour excessif, et s'en échappe une fois qu'elle n'en a plus la charge. Steve est un personnage lui aussi passionnant: il est un connecteur entre ces deux femmes, la seule présence masculine, nourri de trop d'amour comme pour masquer ses problèmes. Il y a tension à chaque scène "heureuse", car depuis le début, on n'a peur d'une chose: que tout ce qui a été construit avec précaution s'effondre, nous fasse revenir à une réalité douloureuse, qu'on ne veut pas s'avouer. Le grand talent de Dolan - hormis ses scénarios troublants et ravageurs - est de combiner une réalisation extrêmement soigneuse, riche de lumière et de contrastes, parfois sèche et cruelle, à une noirceur impalpable, toujours sous-jacente, que les plans (en 4:3, question de symétrie et d'ordre) excentrent par une passion, une volonté de tout fuir - quand Steve court dans la rue en écartant les bras devant lui, le visage heureux et plein de fièvre - saisie, pareille à une pépite d'or, grâce au ralenti, qui fixe le temps avec nostalgie. Et rien d'autre. Ca aussi, c'est propre à Dolan; la direction du propos, sa trajectoire, où il va, il le sait déjà et le rend le plus lisible possible. Pareil pour les protagonistes qui ne sont jamais orientés face au vide, qui marchent sur une base concrète. Quant aux acteurs qui les incarnent, on a rien à dire, c'est du jeu génial et instinctif. Anne Dorval, Suzanne Clément et Antoine Olivier-Pilon sont des bêtes de cinéma. Mommy est une étape dans la cinématographie de Xavier Dolan, celle de l'exigence, où il s'en sort à merveille, et nous offre une histoire, des personnages, des relations sensibles, frontales, très claires. Le chef d'oeuvre de l'année 2014. Rien que ça!