Qui est le film ?
Cinquième long-métrage de Xavier Dolan, Mommy surgit comme une bombe dans le paysage du cinéma québécois et international. Après l’élan autocentré de J’ai tué ma mère et l’expérimentation baroque de Laurence Anyways, ce film marque un point d’équilibre entre fougue formelle et justesse émotionnelle. Il s’ouvre sur un carton fictionnel : "le Canada vote une nouvelle loi permettant d’interner son enfant dangereux" qui installe d’emblée une tension entre fiction et réalité sociale.
Sur le papier, Mommy est un drame familial : Diane, mère célibataire au franc-parler volcanique, récupère la garde de son fils Steve, adolescent hyperactif et violent. Le film promet une expérience : celle d’un amour qui déborde, d’une violence qui cherche à dire autre chose, d’un monde qui ne sait plus comment contenir ses excès.
Que cherche-t-il à dire ?
Mommy n’est pas un plaidoyer social, ni même un drame psychologique. C’est un film sur les corps qui ne rentrent nulle part : pas dans les cases, pas dans les cadres, pas dans les protocoles. Dolan interroge ici la possibilité d’un amour inconditionnel dans un monde qui impose des limites à tout à la parole, à la tendresse, à la folie.
Le film expose l’amour comme lien sacré et brutal, le langage comme champ de bataille, l’institution comme mur infranchissable. La tension centrale est celle d’un trop-plein (affectif, verbal, physique) que rien ne parvient à canaliser. À travers Diane, Steve et Kyla, Dolan explore la tentative fragile de créer un îlot hors du monde, un espace où l’anormal ne serait plus une faute, mais une forme d’existence possible.
Par quels moyens ?
La première évidence formelle de Mommy, c’est son cadre carré, ratio 1:1. Ce choix, loin d’être un gimmick esthétique, produit une sensation d’enfermement. On sent que l’image se heurte à ses bords. Ce format contraint les mouvements, isole les visages, enferme les élans. Et lorsque, dans une scène bouleversante, Steve écarte les bras et que le cadre s’élargit au son de Wonderwall, la dilatation du champ devient une expérience physique. L’image respire, un instant. Avant de se refermer. Ce simple geste de montage dit tout : le rêve est permis, mais il ne dure pas.
La relation entre Diane et Steve est filmée comme une fusion primitive. Ils se hurlent, se frôlent, s’aiment à mort. Dolan capte cette violence d’aimer avec une caméra qui ne juge jamais, mais épouse la brutalité du lien. Diane n’est pas une mère défaillante, Steve n’est pas un monstre : ils sont les deux pôles d’une même tempête.
Chez Dolan, les dialogues ne sont pas des instruments d’exposition. Ils sont pulsion, débordement. Les personnages s’insultent, se crachent des mots, mais derrière cette logorrhée se glisse une tendresse déchirante. Steve hurle "je t’aime" comme on cogne. Diane rit comme on saigne. Dolan saisit l’oralité québécoise dans ce qu’elle a de plus physique, de plus frontal. Le langage devient la seule manière d’exister dans un monde qui n’entend rien.
Steve casse des vitres, frappe, explose. Mais Dolan ne le filme jamais comme un danger social. Il filme un garçon qui ne sait pas dire autrement qu’en hurlant. Ce n’est pas la violence qui fascine, mais ce qu’elle cache : une tentative désespérée de dire "regardez-moi", "aimez-moi". Dans une société qui valorise la norme et l’autocontrôle, Dolan ose montrer un corps en furie.
Dans deux scènes clefs, le réel se fissure : la première, lors de l’élargissement du cadre, et la seconde, quand Diane imagine le futur rêvé de Steve, montage diapositive sur fond de musique céleste. Ces échappées oniriques ne sont pas des illusions naïves. Ce sont des respirations nécessaires. Dolan y introduit un doute : et si le bonheur existait vraiment ? Et si le cadre pouvait rester large ? Mais à chaque fois, la chute est brutale. Le rêve est condamné. Ces séquences disent l’écart entre désir et réalité, et elles ne trichent pas sur leur issue.
Où me situer ?
Je regarde Mommy avec le souffle court. Parce que j’y reconnais une forme de cinéma à fleur de peau, qui n’a pas peur de l’excès, de l’émotion, du lyrisme. Là où tant d’œuvres cherchent la modération, Dolan assume la crise permanente. Et ce choix, éthique autant qu’esthétique, me touche profondément. Il prend au sérieux ce que d’autres minimisent : les débordements, les ratés, les élans contradictoires. J'y vois une manière d’accueillir le monde dans sa complexité.
Quelle lecture en tirer ?
Mommy est un film qui saigne. Il n’offre pas de solution, pas de trajectoire salvatrice, pas de morale. Il regarde un amour qui tente, échoue, recommence. Et ce qu’il dit, au fond, c’est que parfois aimer ne suffit pas. Que la société ne sauve pas ceux qui débordent. Que l’institution protège plus qu’elle ne comprend. Mais aussi que dans les ruines du rêve collectif, une poignée d’instants suspendus peuvent suffire à croire encore.