Le désert californien. Des clandestins mexicains égarés après avoir passé la frontière américaine. Un homme accompagné de son chien et prêt à tout pour se débarrasser de ce qu'il considère être des envahisseurs de son pays.
Cet homme, c'est le symbole de tout ce qui cloche dans cette Amérique oubliée et quelque part sûrement hélas majoritaire (la folie "trumpienne" actuelle en témoigne tristement). Cela se traduit à l'écran par quelques détails (un pantalon au motif militaire, un Stetson vissé sur la tête, une arme à feu (forcément), un drapeau confédéré sur son pick-up, un penchant sur la boisson,...), des paroles racistes explicites, des émotions contradictoires, cette faculté incompréhensible de projeter (et sans doute pour éviter de les expliciter) ses propres failles sur des éléments extérieurs vus comme "différents" (et donc dangereux) et bien évidemment une soif de sang poussée ici à son paroxysme.
Cet esprit carnassier et animal se trouve admirablement incarné dans son compagnon (que l'on imagine être le seul) canin terrifiant prénommé "Traqueur", un chien dressé dans l'environnement des convictions aberrantes de son maître et qui devient par-là même la traduction parfaite de tous ses bas instincts.
Dans ce rôle du "chasseur", Jeffrey Dean Morgan excelle et livre une de ses plus brillantes prestations (et dieu sait qu'il est bon d'habitude, ce bougre !) d'une densité implacable à chacun de ses regards remplis d'une foule d'émotions contradictoires (la peur, le plaisir, la détermination, la sauvagerie, etc).
Son chien à travers la caméra de Cuarón prend lui aussi une figure quasi-démoniaque dans l'ombre de son maître, à un point qu'il s'inscrit de suite comme une des figures canines les plus dangereuses rencontrées sur grand écran.
Du côté des "proies", tout n'est pas si simple non plus. Une des clandestines rappelera qu'elle ne fait pas cette traversée par choix mais par obligation vu la dangerosité de son pays natal (hop, le flou bizarre des critères de statut de réfugié et de "simple" immigré est habilement abordé). Gael García Bernal en meneur de ce groupe prêt à tout pour retrouver son fils est le parfait contre-point intelligent et idéaliste à la noirceur chaotique de son "chasseur".
En plus de tout ce discours astucieusement distillé au cours du film de manière plus ou moins sous-jacente, "Desierto" est avant tout un survival brillant, étouffant (on souffre réellement au côté des personnages dans cet enfer désertique) et surtout d'une efficacité couplée à une simplicité comme le genre ne nous en avait pas livré depuis une éternité (la dernière partie quasiment mutique s'inscrit quasiment déjà dans les classiques). Jonás Cuarón a peut-être quelques fois tendance à chercher le meilleur rendu visuel possible lors de quelques plans symboliques (après tout, pourquoi s'en plaindre ?) mais la démarche s'inscrit toujours dans la démonstration de l'intelligence du propos.
On soulignera aussi cette BO terriblement anxiogène de Woodkid, un élément-clé de la réussite de l'ambiance captivante du film (dans la lignée de celle de "Sicario" si ça vous parle).
Cela faisait très longtemps qu'un survival n'avait su traiter une question sociétale (voire toute simplement humaine) avec une telle intelligence tout en ayant le souci de remplir toutes les conditions de réussite pour marquer son genre.
Tu peux être fier, papa Alfonso, ton fils fait déjà partie des grands.