Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako signe une fiction en prise avec la réalité contemporaine - l'expansion en Afrique d'un extrémisme islamique - et fait directement référence à l'occupation de Tombouctou ("Timbuktu" dans la langue des Touaregs) par des djihadistes entre 2012 et début 2013. Pour dénoncer cette prise de pouvoir abusive et barbare, il adopte souvent un mode d'expression réaliste, descriptif, énumérant les obligations, les interdictions, les intolérances, les injustices et les absurdités véhiculées par un régime islamique radical : obligation pour les femmes de porter, outre le voile, des gants et des chaussettes, interdiction de fumer, de jouer au foot, de chanter ou de faire de la musique, validation de mariages forcés, application d'un simulacre de justice aboutissant à des punitions au fouet ou des sentences de mort par lapidation... L'énumération est édifiante et accablante, même si on peut la trouver un poil trop didactique, au détriment d'un bon flux romanesque. On remarque au passage que Sissako valorise davantage le comportement féminin face à l'oppression que le comportement masculin. Les femmes (la vendeuse du marché, la chanteuse ou l'étonnante Zabou) apparaissent plus courageuses et rebelles que des hommes trop raisonnables (l'imam) ou fatalistes (Kidane).
Le réalisateur adopte aussi parfois une expression poétique et symbolique, comme au début et à la fin du film, avec la course de la gazelle pourchassée, ou lorsque des individus s'entraînent au tir en prenant pour cibles des statues et des masques, ou encore lors d'une partie de foot sans ballon (peut-être la plus belle scène du film), qui rappelle la fameuse partie de tennis sans raquette ni balle dans le Blow up d'Antonioni (avec une tout autre symbolique).
Globalement, Sissako opte pour une approche stylistique en douceur d'un régime de terreur. Réalisation posée, narration très lente, lumières et paysages superbes, chansons et musiques mélancoliques... S'en dégage un bel humanisme qui a ses moments touchants ou gracieux, mais aussi peut-être, selon les sensibilités, ses insuffisances : un peu plus de poigne et de rythme n'aurait-il pas donné au propos plus d'intensité et d'impact ? La réponse est très subjective. Quoi qu'il en soit, l'ambition et la démarche du cinéaste sont louables, son intelligence et son sens esthétique, indéniables. La teneur sociopolitique du film devrait par ailleurs lui assurer un accueil consensuel auprès des publics "occidentaux". S'il n'a pas reçu de récompenses majeures à Cannes en 2014 (hormis le Prix oecuménique), il pourrait très bien tracer sa voie vers l'Oscar 2015 du meilleur film étranger...