L’Obscurantisme religieux vu par Abderrahmane Sissako aura provoqué, à la suite d’une venue en fanfare sur la Croisette en 2015, un véritable raz-de-marée d’éloges dans les tabloïds de la presse spécialisée. Timbuktu, titre évocateur de par une implantation géographique définie, s’adresse alors à tout un chacun comme un postulat cynique des dérives religieuses qui font la malheureuse actualité contemporaine, sans spectacle pétaradant, sans effet dramatique outrancier, mais avec modestie, humanité et surtout porté avec un regard d’une mélancolie palpable. On ne peut dès lors blâmer le réalisateur de s’être égaré, celui-ci portant un regard d’une grande justesse sur le monde saugrenu qu’il dépeint avec une certaine malice, un monde bouleversé jamais tout noir, jamais tout blanc, dans lequel évolue surtout des foules converties et non indépendantes. Les islamistes radicaux de Timbuktu ne sont donc pas des monstres sanguinaires mais des opportunistes maladroits, des âmes égarées entourloupées par des esprits malingres, des pauvres êtres trouvant dans la loi qu’ils font appliquer sans la comprendre une justification de leur existence.
Le propos est donc très paradoxal, dès lors intéressant sur le plan humain. Le cinéaste ne lésine d’ailleurs pas pour confronter ces bourreaux de la liberté à toutes leurs faiblesses d’humains comme les autres. Alors qu’ils interdisent le football, la musique et requièrent par la force des tenues vestimentaires drastiques, le doute s’installent dans l’esprit des prétendus soldats de Dieu. Abderrahmane Sissako traite ces paradoxes avec beaucoup d’attention, préférant les dialogues moraux aux scènes choc, préférant la dissertation à la violence. Si ce parti pris est noble, il n’empêche, le film s’égare parfois dans les limbes d’une philosophie sirupeuse, comme lorsque le condamné tente d’amadouer son bourreau ou que l’on disserte des valeurs inculquées de force entre imam et soldat. Le monde arabe, africain, oriental est torturé par cet obscurantisme religieux, malmené par des visions divergentes du livre saint mais le cinéaste, ici, préfère nuancer ses propos que d’étaler ouvertement la triste réalité. Une manière de faire que ne me convainc qu’à moitié tant le potentiel dramatique de son film étant imposant.
En revanche, techniquement, le réalisateur ne démérite pas, n’ayant pas à rougir face à la maestria occidentale. Ses cadres sont parfaits, ses paysages sont majestueux et ses jeux de lumières brillants. Le réalisateur et son directeur de la photographie jonglent avec les plans serrés et les plans larges, offrant quelques très beaux moments comme lors de la fin de la confrontation sur ce lac, contour du film, ou de minuscules individus se meurent ou s’enfuie dans un paysage lunaire. Le film est beau, voir même magnifique tant sur le plan des couleurs que sur ses paysages. Cela s’avère qui plus est renforcé par des angles de caméras judicieux et des costumes impeccables.
Si Timbuktu semble avoir réussi à tout conquérir sur son passage, je pense à Cannes, aux nombreux césars récoltés, à sa nomination aux Oscars du meilleur film étranger, il n’en demeure pas moins un film doté à la fois de qualités et de faiblesses, des faiblesses qui plus est suffisamment nombreuses pour que les éloges se la presse soient nuancées. On retiendra le dynamisme technique du metteur en scène, l’immersion garantie en terre malienne, l’authenticité des décors, acteurs et costumes. On retiendra aussi le manque cruel de rythme, le parti-pris gentil-joli du réalisateur et quelques fausses notes dans la réalisation des séquences plus musclées, la bataille entre le paysan et le pêcheur en témoigne. A mon sens, s’il est plutôt bon, Timbiktu est d’abord inégal. Il est surtout un film qui n’intéresse pas en lui-même mais seulement de par l’actualité qui l’entoure. 12/20