Le trafic de drogue, sujet indémodable au cinéma? Très certainement. Les destins individuels qu'il créé ou les répercussions qu'il entraine au niveau collectif ont donné matière au septième Art. Du cinéma d'auteur au blockbuster, du drame au film d'action, du thriller à la comédie, il y en a pour tous les goûts. Avec une telle profusion de visions, aussi diverses que variées, reste-t-il encore quelque chose à dire sur ce thème? À dire, peut-être pas, mais à raconter c'est certain. Car tout est affaire de vision. Et Denis Villeneuve avait manifestement son mot à dire sur le sujet.
Le réalisateur de l'acclamé Prisoners -succès critique et public- a choisi le script de Taylor Sheridan pour son nouveau long et on voit bien ce qu'il a pu déceler dans ce fameux Sicario. Une possibilité de toucher à plusieurs genres (drame, thriller et l'action). Une occasion de réunir forme et fond. Et enfin, l'opportunité de partir du commun pour parvenir à l'unique.
La jeune agent du FBI Kate Mercer se porte volontaire pour rejoindre un groupe d'intervention d'élite afin de lutter contre le cartel de Juárez, qui sévit dans le zone frontalière avec le Mexique. Dirigée par l'agent Matt Graver et assistée par le mystérieux Alejandro, l'équipe enchaine les interventions clandestines. En première ligne lors des opérations du commando, les idéaux de Kate vont être ébranlés par la violence des cartels mais aussi par les méthodes employées par ceux qui les combattent...
On part du commun donc. Comment Denis Villeneuve arrive-t-il à s'en extraire? En premier lieu par un script solide et carré qui, malgré son caractère simpliste, a le bon goût d'éviter le superflu. Taylor Sheridan connait son sujet, et ses personnages restent cohérents de bout en bout. Ensuite, il y a bien évidemment les acteurs, tous formidables. Emily Blunt est tout simplement parfaite en Kate. Il ne lui faut pas plus d'une séquence et d'une poignée de regards pour remporter l'adhésion. De son côté, Josh Brolin fait des étincelles en Graver, officier de la CIA bouillonnant. Puis SURTOUT Benicio Del Toro, monstre de magnétisme et d'ambiguïté qui, avec le personnage d'Alejandro, emporte tout le film avec lui. De retour après son magnifique travail sur Prisoners, Roger Deakins impose une photographie brûlante, orageuse et crépusculaire à Sicario. Le résultat, en totale adéquation avec le film, touche au sublime. Également présent sur Prisoners, le compositeur Jóhann Jóhannsson fait corps avec l'ambiance oppressante qui accompagne l'intrigue.
Et enfin, ce qui permet à Sicario de ressortir de la masse de films sur le sujet (et la liste en est longue), c'est bien Denis Villeneuve lui-même. D'une précision incroyable, le cinéaste Canadien parvient à rendre chaque scène hypnotique. De plus, Villeneuve réussit l'exploit de rendre palpable ce sentiment que le pire est à venir. Et ce à chaque scène. Et même quand le pire semble arriver (lors d'assauts d'un réalisme implacable), il n'est qu'annonciateur d'un choc moral encore plus puissant.
Car cette guerre contre les néo-trafiquants, Villeneuve la renvoie à celle du terrorisme et à son échec. Car en lieu et place d'un conflit qui devrait endiguer un mal, c'est une bataille dans laquelle chaque camp se nourrit de l'autre pour qu'elle continue.
Au final, Sicario est un paradoxe: c'est un film sur une défaite sans appel, et pourtant c'est un triomphe de cinéma.