Ah, Jacques Audiard ! Je ne peux le nier : le bonhomme est quand même sacrément doué lorsqu'il s'agit d'instaurer une tension, créer un univers éminemment personnel ou faire preuve d'une maîtrise technique imparable. De plus, difficile de faire plus d'actualité qu'en évoquant la situation des migrants (en l'occurrence sri lankais) et leur situation extrêmement difficile une fois arrivés dans leur pays d' « adoption ». Ce qui offre certaines scènes éloquentes et réussies, renforcées par la situation pour le moins surprenante des trois héros : se faire passer pour une famille alors qu'ils ne le sont pas du tout. On apprécie d'ailleurs qu'Audiard ne passe pas une demi-heure à nous raconter leur situation au Sri Lanka pour presque tout de suite se plonger dans le vif du sujet, tout comme cette volonté de garder un regard objectif sur le trio, n'hésitant pas à les montrer sous un jour parfois fragile. Et pourtant, difficile de développer un quelconque enthousiasme tant « Dheepan » est plombé par quelques défauts rédhibitoires. D'abord, je ne doute pas que certains endroits en France ressemblent beaucoup à ce qui est décrit ici, mais ne pas faire apparaître une seule voiture de police en près de 120 minutes et surtout faire s'installer cette « famille » à cet endroit comme si c'était quelque chose de courant a quelque chose de démagogique, voire d'outrancier. Ensuite, si la nuance est de mise un temps concernant les personnages, celle-ci finit par se dissiper au profit d'une violence assez crue, qui prend évidemment toute son ampleur dans le dernier tiers. Non pas que cela soit mal fait (quoique, par moments), mais le discours d'Audiard, jusque-là fort et généreux, devient alors illisible dans le meilleur des cas, douteux dans le pire. Qu'essaie vraiment de nous dire celui-ci ?
Qu'il faut répondre à la violence par la violence ? Que ce n'est pas forcément bien mais que nous n'avons pas toujours le choix ?
Fort de son apolitisme, l'auteur d'« Un prophète » nous offre une quasi-bouillie idéologique et sociale où on peut lire à peut près tout et n'importe quoi, naviguant entre extrême gauche et extrême droite sans réellement trancher, mais ne se préoccupant surtout pas de donner une vision apocalyptique de la France de façon totalement injustifiée. Cela en devient presque haineux parfois, le ridicule atteignant tout de même son paroxysme lors d'un dénouement où
nous découvrons nos héros « revivre » depuis leur départ de l'hexagone pour l'Angleterre où ils vivent désormais quasiment comme des rois dans le meilleur des mondes
. Je ne suis pas pour écrire que tout va merveilleusement bien dans notre beau pays, mais nous dire aussi sciemment
qu'il fait bien mieux vivre au Royaume-Uni pour les migrants à côté du cauchemar qui les attend probablement en France
, ce n'est pas loin d'être de la provocation, qui plus est de la part d'un cinéaste aussi réputé. Mais bon, il semble qu'il y ait des icônes qu'il ne faut jamais toucher, et l'ami Jacques semble en faire incontestablement partie, à l'image de cette Palme d'Or devant laquelle il est difficile de ne pas se poser de questions... Bref, si on ne peut que saluer une fois encore le talent formel du bonhomme pour nous raconter une histoire de façon forte et personnelle, qui plus est en se renouvelant vis-à-vis de ses œuvres antérieures, difficile de justifier un discours aussi discutable moralement, venant clairement ruiner les beaux espoirs de départ. Non, décidément, après un « De rouille et d'os » déjà légèrement en demi-teinte, Jacques Audiard déçoit et je commence à douter de revoir un jour l'exceptionnel auteur de « Sur mes lèvres » et « De battre mon cœur s'est arrêté ».