Ridley Scott est un personnage dans le milieu cinématographique que je trouve très intéressant : il n'est pour moi ni un auteur, vu qu'il prend les scénarios qu'on lui donne même s'il insuffle ses thèmes par la suite dans la mise en scène, ni un faiseur, car son cinéma marqué n'en fait en aucun cas un Yes Man de base. Je le place dans un entre-deux, car Ridley Scott est à mes yeux un narrateur, autant par le rythme le visuel et la structure, et un très bon narrateur. Et "The Last Duel" est à mes yeux l'un de ses meilleurs films de ces dernières années (après les désastres qu'était "Prometheus" et "Alien Covenant" ce n'était pas compliqué).
Sur une base historique prenant place dans la France du 14e siècle, Ridley Scott en se basant sur le scénario rédigé par Matt Damon et Ben Affleck (on y reviendra plus tard) fragmente son récit en faisant le choix d'une structure Rashōmon afin de nous proposer durant 2h30, trois points de vue sur une même histoire. Chaque segment faisant environ 40/50 minutes sans compter l'intro et l'outro, Ridley s'amuse à revenir plusieurs fois sur une même scène, à changer le point de vue de la caméra pour s'aligner avec le changement de point de vue des personnages, à faire jouer différemment les acteurs et à accentuer ou minimiser certains détails selon comment chacun le voit.
Cette structure solide n'alourdit pas le film et lui confère un aspect exploration fort intéressant. Il suffit de voir comment une chaussure perdue dans un escalier est montrée selon deux histoires différentes pour comprendre tout l'intérêt de revenir plusieurs fois sur la même histoire, ce qui a le mérite de nous investir pleinement dans le récit, et d'explorer le propos du film visant à démontrer comment l'égo de la gloire où du cœur peut modifier la réalité.
La réalité, car il n'y en a qu'une seule, est le point qui a fait le plus débat tant le film appuie dessus dans sa dernière heure. Le problème selon moi par rapport à cela, c'est que ça diminue la complexité du film et que le jeu de piste devient soudainement très linéaire, rendant le tout moins engageant pour le spectateur qui essayait de constituer un puzzle cohérent au cours des deux premiers arcs du film. Venant peut être d'une volonté de ne pas nuancer un sujet aussi grave (peut-être de la part d'un Ben Affleck souhaitant exorciser de vieux démons à travers ce scénario), on part du film avec la vérité devant les yeux mais sans une matière assez intéressante pour continuer de réfléchir sur le film une fois le générique de fin atteint. On synthétise ce qu'on a vu, mais on ne se pose plus de questions sur comment le désir et la gloire peuvent se révéler aveuglant, sur ce qui créé un mensonge au cœur de notre humanité. Un choix fort que cette vérité, mais un choix qui diminue la complexité de son œuvre et tue un peu la promesse des deux premiers arcs.
Techniquement magnifique malgré quelques effets spéciaux un peu bancals, magnifiquement interprété par l'ensemble du casting (Adam Driver confirme encore une fois qu'il est l'une des meilleures choses qui soit arrivée au monde du cinéma depuis des années), le film restera un moment fort, une exploration d'une réalité complexe dont les codes et les erreurs sont encore visibles aujourd'hui, et la proposition de structure narrative la plus intéressante pour l'instant de l'année 2021. Pas un grand film, mais un grand moment.