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Ils flottent. À peine. Comme des regrets dans une baignoire trop tiède. Dans Le Grand Bain, réalisé par Gilles Lellouche, la comédie est une seringue rouillée injectée dans une époque qui n’a plus le goût de rire. Des hommes. Trop. Abîmés par leur propre silence. Par l’humiliation qui ne crie jamais. Par l’usure lente de tout ce qu’on ne dit pas, et qu’on finit par porter dans les épaules, dans les ventres mous, dans les regards fuyants. Amalric, Canet, Poelvoorde, Anglade, Katerine : cinq dépressions en costume de bain. En apnée.
Ils s’entraînent à la natation synchronisée. Oui, vraiment. Pas pour faire rire. Pour survivre. Pour retenir, un peu, le naufrage. Ce n’est pas Full Monty. C’est pire. Ce n’est pas drôle. Ou si. Mais c’est ce "drôle" qui saigne à l’intérieur, ce "drôle" qui fait de la buée sur les lunettes de piscine. Le film n'est pas une comédie. C’est une capsule de burn-out collective. Une bulle de chlore et de honte masculine. Un bain tiède où les corps vieillissent plus vite que les rêves.
Gilles Lellouche, sans se la jouer auteur, filme l'effondrement des hommes ordinaires. Avec tendresse. Sans ironie. La caméra ne juge jamais. Elle observe. Elle écoute le silence des douches, les vannes ratées, les respirations avant la chute. Le réel est chloré, les dialogues épuisés, les plans flottants. Et au fond, une seule chose qui surnage : l’idée que l’amitié pourrait être une forme de réanimation.
Chaque personnage est un naufrage différent. Bertrand, l’anxieux en déshérence. Marcus, le clown ruiné. Simon, la légende fanée. Laurent, l’ex-manager qu’on n’écoute plus. Thierry, l’enfant qui ne sait pas être adulte. Et puis les femmes. Pas les potiches. Pas les récompenses. Mais les points d’ancrage : Delphine (Virginie Efira), Amanda (Leïla Bekhti), comme deux balises dans un monde sans rivages.
La bande-son ? Des 80’s pour tromper la gravité. Le cadre ? Chorégraphié comme une tentative d’ordre dans le chaos intime. Et pourtant, rien n’est lisse. Tout tangue. Même l’humour, trop fatigué pour durer plus de deux scènes. Ce n’est pas feel good. C’est feel vrai. Et c’est là que le film fait mal : quand il mime le soulagement mais laisse filtrer le désespoir par capillarité.
Le Grand Bain, c’est le rire qui survient juste après la crise de panique. Ce moment où on comprend qu’on est encore vivant. Un peu. Suffisamment pour remonter à la surface. Pour ceux qui flottent. Et veulent encore apprendre à nager.