Michael Mann s’empare ici d’une figure de légende : Enzo Ferrari, fondateur d’un empire automobile, père en deuil, homme divisé entre la passion et la perte. Tout y est : l’Italie des années 50 recréée avec minutie, le rugissement des moteurs, la sueur d’hommes lancés à 300 km/h sur des routes de campagne. Et pourtant, quelque chose grippe très vite dans cette mécanique trop bien huilée.
La caméra d’Erik Messerschmidt fait preuve d’une rigueur irréprochable. Les plans sont superbes, les cadres millimétrés, la lumière somptueuse. On contemple Modène, ses églises, ses routes poussiéreuses avec une distance quasi muséale. Tout respire l’amour de la reconstitution historique, la précision maniaque du cinéaste obsédé par le moindre détail. Mais rapidement, ce soin devient un piège : l’élégance étouffe l’émotion, la forme domine le fond, et le cœur du film — humain, brûlant — se fait attendre.
Adam Driver incarne un Enzo Ferrari renfermé, impassible, un homme qui parle bas et pleure sans larmes. La performance intrigue d’abord, puis lasse. Ce Ferrari-là est une forteresse vide, un fantôme qui traverse son propre biopic sans jamais nous inviter à comprendre ce qui l’anime encore. La douleur, la rage, l’amour — tout est tu, tout est contenu, jusqu’à l’effacement. À force de froideur, la performance finit par créer une distance infranchissable entre le personnage et le spectateur.
Penélope Cruz, elle, est la détonation que le film retient trop longtemps. Dans le rôle de Laura Ferrari, elle crache son venin, hurle sa douleur, explose à la figure d’un mari déjà ailleurs. Ses scènes sont les rares moments où Ferrari s’embrase vraiment. Cruz offre de la chair, du sang, de la rage là où le film semble si souvent se contenter d’un murmure poli. À l’inverse, Shailene Woodley hérite d’un rôle de maîtresse falot, jamais exploré, jamais approfondi. Une pièce rapportée dans cette tragédie, là pour rappeler un conflit mais jamais pour l’incarner pleinement.
La Mille Miglia, pourtant promesse de tension et de drame, arrive tard, presque comme un passage obligé. La mise en scène de l’accident fatal d’Alfonso de Portago est soignée, mais jamais viscérale. L’horreur reste à distance, le choc s’évapore aussi vite qu’il est filmé. Ce moment qui aurait dû faire trembler le film tout entier passe sans réellement marquer, simple jalon narratif dans un récit trop linéaire.
Le scénario de Troy Kennedy Martin suit le cahier des charges du biopic classique : enfance sacrifiée, réussite industrielle, drame intime. Mais jamais il ne surprend, jamais il ne déraille. Ferrari reste sur sa trajectoire, lisse et prévisible. À force de retenue, le film s’interdit toute fulgurance. La passion que promet l’histoire — celle d’un homme qui risquait tout, tout le temps — reste théorique. On assiste à la vie d’Enzo Ferrari comme on lirait une fiche Wikipédia sublimée par la photographie.
Et pourtant, tout n’est pas à jeter. Il y a quelque chose de fascinant dans cette froideur, dans cette incapacité à vibrer. Comme si le film, à son corps défendant, racontait exactement ce qu’il devait : l’histoire d’un homme devenu sa propre statue, enfermé dans sa légende avant même d’avoir fini de la bâtir. Daniel Pemberton, à la musique, accompagne cette mélancolie discrète sans jamais la transcender. L’accompagnement est propre, parfois beau, mais jamais bouleversant.
On sort de Ferrari avec une forme d’admiration polie et une frustration profonde. Le film est une machine splendide qui refuse d’accélérer. À trop contrôler sa trajectoire, Michael Mann nous livre un biopic élégant mais atone, comme vidé de ce qui aurait pu en faire un grand film : le risque, la vitesse, l’émotion. Une œuvre qui roule droit, sans sortie de route, mais dont on se surprend à rêver qu’elle ait osé se crasher.