Ce film est un souk des mille et une nuits. On y trouve tout, pourvu qu’on y ouvre les yeux et les oreilles. Des couleurs, celles des bijoux, des poudres et rouges, celles des robes, des murs, des tajines. On y trouve des jolies femmes, joyeuses, libres, fortes, intelligentes, drôles, et un peu sorcières. On y trouve des messieurs plus ou moins respectables, plus ou moins aimables, pas toujours généreux, et parfois un peu pédés. On y fait la fête, en contravention avec des principes laissés loin de là, à la maison, en oubliant les préceptes, les règles, le regard des autres. On y entend des mots saignants, qui éclaboussent les esprits en les piquant un peu. On y danse, on y rit, on y boit, on s’y insulte gaiment. Magnifiquement mis en scène, « Much Loved » (ex « Périmées ») est fort à la fois de l’intensité de ce qui s’y raconte et de la grande justesse de ses interprètes. Nabil Ayouch est un magicien. Devant sa caméra, malgré la difficulté qu’il y a à interpréter un rôle aussi intense, l’incroyable Loubna Abidar, qui n’est pas actrice, est époustouflante. Face à Carlo Brandt, l’amant français éperdu d’amour, le regard de cette femme sublime, sans ciller, sans se détourner un instant, semble tout dire, au plus près de la vie, comme si Roland Barthes avait pris possession de son esprit et faisait le bilan d’une vie silencieusement. J’en ai eu le souffle coupé. Je salue le talent d’un grand maître, passionné de cinéma et, contrairement à l’un de ses cousins, et malgré l’immense talent de celui-ci, amoureux de ses personnages et de ses actrices. C’est un amour débordant, sensuel, charnel, respectueux et profondément généreux. Je l’ai ressenti comme s’il m’était destiné, moi le spectateur éberlué et séduit, heureux de revoir le Maroc et son bel esprit diffus, partagé par tant de gens, qui me régalait tant quand j’y allais enfant. C’est un film destiné aux amoureux de la vie. Alors, à bon entendeur…