D'habitude je n'aime pas spécialement les films d'horreur mais celui-là, je l'ai vraiment beaucoup aimé. L'histoire est celle d'un couple mixte, Chris et sa petite amie Rose, qui filent le parfait amour. Le moment est donc venu de rencontrer la belle famille, Missy et Dean, lors d’un week-end sur leur domaine dans le nord de l’État. Chris commence par penser que l’atmosphère tendue est liée à leur différence de couleur de peau, mais très vite une série d’incidents de plus en plus inquiétants lui permet de découvrir l’inimaginable... Dès la toute première scène, le film retourne les clichés. Pas ceux du genre, qui seront respectés à la lettre, mais les stéréotypes sociaux et raciaux, faisant d'un individu noir en plein quartier de riches le piéton rendu paranoïaque par la voiture (blanche) qui le suit. Mais cette inversion n'est pas un simple gimmick, elle est le reflet d'une réalité toujours plus actuelle, celle du slogan "Black Lives Matter", qui annonce la couleur du thriller satirique à venir. Pas tout à fait dans l'horreur malgré quelques jump scares et mâtiné d'un humour salvateur témoignant des origines comiques du scénariste-réalisateur Jordan Peele, ce premier long métrage s'apparente davantage à une étude sociale et sociologique sur le thème du racisme ordinaire. Avant un dernier acte qui attaque l'appropriation culturelle sous un angle inattendu, la véritable horreur du film réside dans cette ambiance de malaise savamment installée au fur et à mesure du récit et ô combien authentique. Certaines séquences où le protagoniste noir doit faire face aux commentaires déplacés des WASP qu'il rencontre se situent au croisement entre "Dear White People" et "The Office" mais l'embarras à la Ricky Gervais cède vite la place à la crainte, compte tenu de la mise en scène et du genre, assumé jusque dans le titre du film, reprenant la consigne n°1 que tout spectateur de film d'horreur a envie de hurler à ses personnages peu dégourdis : "sors de là". Sauf qu'ici, la maison perdue au fond des bois est digne d'une plantation de coton et la famille tordue n'est pas composée de bouseux mais de gens qui riraient devant la dernière comédie de Christian Clavier et Philippe de Chauveron en ne se pensant pas racistes. Des privilégiés dont l'arme est une cuillère en argent et qui ne réalisent pas être les héritiers des esclavagistes. Engagé et malin, "Get Out" est à la hauteur de sa réputation. Et vu l'incroyable succès qu'il rencontre aux États-Unis, il a su parler à l'Amérique post-élection de Trump. Première réalisation pour Jordan Peele, qui faut bien l'avouer s'en sort très bien dans le domaine de l'horreur, "Get Out" est à la fois thriller horrifique et comédie noire, et le long-métrage est une œuvre avec laquelle le cinéaste profite d'une manière engagée comme d'une dénonciation du racisme américain et des gros clichés bien tenaces mais encore existants de la grosse haute bourgeoisie blanche et de leur statut par rapport aux Afro-Américains. La domination des familles bourgeoises qui se conforme elle-même à l'élite représentée par une époque sensée être révolue n'a jamais été si actuelle et forte, en comparaison avec l'élection de Donald Trump qui est en soit un parfait écho de cette hiérarchie. Là où "Get Out" s'éloigne des films du genre "dénonciation du racisme par une argumentation philosophique au travers d'une œuvre poignante et émouvante", c'est qu'il préfère s’en amuser sans une once d'arrogance et s'en servir comme d'un bon défouloir. Le clivage entre Blancs et Noirs est certes présent tout du long mais il n'est pas représenté par la parole ou les actions mais par les regards et les fixations. De plus je ne pense pas au vu de sa révélation finale que l'on puisse quantifier ce film à un simple statut de "guerre du racisme", c'est au final totalement autre chose. C'est d'ailleurs intelligemment orchestré par Jordan Peele qui se moque bien de nous mais qui arrive tout de même à nous faire percevoir l'oppression ressentie par la simple couleur de peau. Ce qui est assez horrifiant c'est de voir à quel point le réalisateur nous manipule et nous met constamment en alerte de par une atmosphère vraiment pesante. L'ambiance est sans aucun doute la pièce maîtresse de ce film car elle est particulière et joue un rôle prépondérant. Ce climat austère est brillamment mis en scène par ses décors, ses musiques, sa photographie et ses lorgnades. La grande maison bourgeoise en est un parfait exemple : on sent que quelque chose cloche, on se sent surveillé, épié. Les faux-semblants jouent incontestablement sur cet environnement inquiétant. L'obsession du regard est braqué par Jordan Peele qui clairement passe par le silence et les yeux pour s'exulter allègrement et donner la parole à ses acteurs. C'est assez horrifiant car on a l'impression d'être dans un cauchemar où tout le monde vous fixe constamment et vous jauge. Les dialogues passent par les yeux et comme pour savoir si ce qui est dit est vrai on se fixe du regard et on se dévisage. Et c'est alors qu'apparaît clairement comme par magie un jeu de dupe ou chacun étudie l'autre. L'histoire n'a rien d'extraordinaire mais elle a le mérite d'être efficace et d'une troublante habileté, surtout une fois plongé dans la circonvolution du récit. Une frappante ascension qui sait jouer de notre attente en étant oppressante et qui finit par prendre tout d'un coup une tournure plus expéditive et explosive en
un gros coup de défouloir où les cadavres s'empilent, c'est d'ailleurs assez perturbant
. La bande-son quand à elle est vraiment explicite et d'une efficacité sans faille. Entre ses nombreuses images sourdes, et ces sons de cordes qui viennent d'un coup nous surprendre d'une simple note raisonnant comme un écho dans ce vaste silence, comme pour indiquer qu'on est seul au monde perdu dans cet univers menaçant, l'ensemble des pistes sont inattendues, originales et surprennent. Il y a toutefois une chose qui vient à m'agacer, c'est cette proportion à vouloir inclure quelques moments comiques qui viennent malheureusement alléger le ton irrespirable, ce qui gâche un peu le travail de fond apposé. Certes on comprend vite que ce long-métrage n'a finalement pas grand-chose de contestataire et tient plus d'un exutoire envers cette ploutocratie (gouvernement où la richesse constitue la base principale du pouvoir politique), mais je trouve dommage d'inclure cet humour noir qui n'a rien à y faire. Daniel Kaluuya incarne Chris, un photographe amoureux que je trouve un peu trop platonique, son personnage est pas mal et puis l'acteur joue bien mais je trouve qu'il manque de structure à son rôle. Allison Williams quand à elle est sacrément efficace. Quand au reste des acteurs, la famille Armitage, ils sont tous convaincants et bien étranges, surtout la maman (magnifiquement interprétée par Catherine Keener) qui me donne froid dans le dos. En parlant de cette famille dérangée, le personnage de Rose est sacrément manipulatrice, hautement machiavélique et totalement garce. En conclusion "Get Out" est un film satirique qui en dépit de quelques erreurs de direction tire habilement son épingle du jeu. L'ambiance conçue et mise en scène est surprenante et démontre le talent de Jordan Peele. On est captivé de bout en bout, on n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui cloche, mais on se sent constamment épié jusqu'au moment ou le cinéaste décide de nous plonger dans l’horreur et le pourquoi de tout ceci. Vient alors un déferlement de scènes toutes plus jubilatoires les unes que les autres qui viennent apporter un final excellent mais un peu trop court à mon goût. Bref, c'est un très bon thriller