Contrairement à ses réalisations précédentes qui avaient bénéficié d’une relative unanimité, ‘Mother!’ a provoqué des réactions épidermiques et tranchées, où le rejet pur et simple se retrouvait plus souvent que la bienveillance. Il est vrai qu’Aronofsky tendait le bâton pour se faire battre, n’ayant jamais rechigné, et cette fois ci moins que toute autre, à endosser la parure du grand cinéaste incompris, dont la profondeur de la vision artistique et philosophique ne serait accessible qu’à quelques élus triés sur le volet. Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ‘Mother!’, pas parce qu’il est sans défauts, pas parce que son message est d’une intelligence inédite, mais parce que je ne croyais pas qu’un réalisateur américain, certes ‘Auteur’ mais faisant partie de la A-list des cinéastes bankables, pouvait encore faire preuve d’une telle radicalité. Dans une grande maison plantée au milieu de nulle part, “Elle� décore et répare le manoir suite à un incendie, tandis que “Lui� sèche devant la page blanche de son futur roman. Cette quiétude assoupie cesse le jour où un visiteur sonne à la porte, bientôt rejoint par son épouse intrusive. Lui les accueille, même si Elle n’aime pas beaucoup voir leur tranquillité bouleversée. Dès lors, tout ira en empirant. S’agirait-il d’un home-invasion à basse vitesse ? La première demi-heure, où la caméra d’Aronofsky suit à la trace la jeune femme désorientée par la présence de ces visiteurs dans le dédale de son palais campagnard pourrait le laisser penser, de même qu’il est difficile de ne pas noter de troublantes similitudes avec certains huis-clos domestiques de Polanski -quoique Aronofsky s’en défende-, comme ‘Le locataire’ ou, évidemment, ‘Rosemary’s baby’ (puisque comme son titre l’indique, il sera question de maternité dans ‘Mother!’). Toutefois, plus les visiteurs affluent, plus leur comportement devient intrusif, sans-gêne, agressif même...tandis que son équilibre à Elle se dégrade, mais que son mari semble ironiquement retrouver une certaine joie de vivre. On en est alors à émettre plusieurs épisodes et, si on écarte assez vite le Fantastique pur et dur (“Elle� serait morte ? Ca ne tient pas, et Aronofsky est trop malin pour s’abaisser à ce vulgaire tour de passe-passe), on explore les possibilités qu’Elle soit affligée d’une maladie mentale, que plusieurs détails semblent renforcer. Mais ‘Mother!’ n’en était alors qu’à son tour de chauffe : de sourdement dérangeante, l’atmosphère devient ouvertement malsaine. De tendu, le climat plonge dans la folie et la sauvagerie la plus abjecte. C’est à ce moment que beaucoup de spectateurs, dégoûtés par des débordements qui leur sembleront injustifiables, lâcheront l’affaire. Pourtant, c’est aussi à cet instant qu’on comprend que ‘Mother’ est définitivement à aborder comme une allégorie onirique (ou plutôt cauchemardesque) et pas comme un récit littéral, et que cette crudité graphique, que son emphase démonstrative rend parfois maladroite et indigeste, se trouve finalement assez justifiée. Sachez donc que si la métaphore de l’acte de création et du narcissisme qui l’accompagne est suffisamment évidente pour que tout le monde soit en mesure de la saisir, il existe un second degré de lecture, curieusement cohérent lorsqu’on prend la peine de le décortiquer, qui mêle l’écologique et le religieux et constitue en quelque sorte un droit de réponse adressé à ceux qui l’avaient accusé de prosélytisme naïf avec le mésestimé ‘Noé’. ‘Mother’ est une oeuvre complexe et inégale, parfois prétentieuse, souvent boursouflée...mais dont le jusqu’au-boutisme laissera immanquablement des traces, ce qui n’est plus le cas de 95% du cinéma américain contemporain.