Il y a quelque chose de profondément séduisant dans l’ambition de Wicked. On y reconnaît un souffle, un désir de grandeur, une volonté presque obstinée d’offrir une épopée émotionnelle et visuelle à la hauteur de son héritage scénique. Pourtant, ce souffle, aussi ample soit-il, vacille. Le film s’élance, prend de l’altitude, mais semble parfois se débattre contre ses propres courants contraires.
Cynthia Erivo incarne Elphaba avec une intensité palpable, une gravité intérieure qui capte instantanément l’attention. Sa voix, riche en nuances, traverse le film comme une confession en clair-obscur. Ariana Grande, quant à elle, propose une Galinda (puis Glinda) tout en gestuelle raffinée et en fragilité contenue, surprenante de justesse dans ses moments les plus sobres. Leur duo, lorsqu’il fonctionne, dégage une chimie délicate — entre rivalité, fascination et tendresse.
Et pourtant, malgré l’investissement évident des actrices principales, quelque chose résiste. L’émotion, souvent effleurée, ne parvient pas toujours à éclore pleinement. Il y a dans cette première partie une retenue structurelle qui bride l’élan dramatique : le film passe beaucoup de temps à se positionner, à expliquer, à installer... sans jamais vraiment s’abandonner à ce qu’il veut raconter. On sent le poids d’un deuxième acte encore à venir, et ce poids alourdit parfois l’expérience.
La mise en scène de Jon M. Chu regorge d’inspirations théâtrales — décors amples, éclairages expressionnistes, chorégraphies millimétrées — mais aussi d’un certain académisme visuel. Certains moments sont sincèrement beaux, comme la scène de « One Short Day » ou l’ascension finale d’Elphaba, mais ils côtoient des passages où l’image semble se chercher, oscillant entre le conte de fées rétro et le blockbuster numérique. Le résultat est un univers d’Oz foisonnant mais inégalement cohérent, esthétiquement séduisant sans être véritablement ensorcelant.
Narrativement, le film veut tout embrasser : l’origine d’Elphaba, la lutte des Animaux, la critique de l’autorité, l’évolution de Glinda, l’amour naissant avec Fiyero, l’oppression systémique d’un monde trop lisse. Trop de fils, trop peu de nœuds. Le rythme s’en ressent, tiraillé entre scènes fondatrices et respirations musicales. Certaines séquences brillent par leur concision, d’autres s’éternisent sans raison dramaturgique réelle. On s’y perd, parfois.
Mais il serait injuste d’ignorer les qualités sincères de l’ensemble. L’écriture des dialogues, souvent fine, ose parfois des pointes de mélancolie inattendues. L’univers sonore, quant à lui, est riche, porté par des orchestrations élégantes et quelques réinterprétations subtiles des chansons originales. "Popular" gagne en malice, "Defying Gravity" en puissance dramatique. Et malgré ses errances, le film sait, à de rares instants, frapper juste — comme une flèche tirée d’un arc mal tendu, mais qui atteint par miracle le cœur.
Le plus grand mérite de Wicked réside peut-être dans son potentiel. Il suggère, esquisse, prépare. Il suscite l’attente plus qu’il ne provoque l’extase. Ce n’est pas une œuvre qui transcende son matériau, ni une adaptation qui révolutionne le genre — mais c’est un début intriguant, imparfait, parfois frustrant, souvent touchant, qui donne envie d’en voir plus. Pas tant pour revivre ce qui a été fait, mais pour savoir si l’histoire saura, enfin, prendre tout son sens.
Wicked avance avec un certain panache, mais une assurance vacillante. Il fascine plus qu’il n’émeut, séduit plus qu’il ne captive, promet plus qu’il n’accomplit. Un premier acte qui attend encore son grand frisson.