Qui est le film ?
Jon M. Chu qui s’est imposé dans la sphère pop avec l’énergie chorégraphique de ses films musicaux précédents sans pour autant exceller, hérite ici d'un monument scénique. L’entreprise est doublement risquée. Il s’agit de transposer un musical déjà mythique vers un médium qui exige une autre économie du corps, du chant, de présence, tout en reconfigurant l’univers d’Oz dans une temporalité politique contemporaine. Wicked n’est pas un film-musical télévisuel de basse ambition mais une production de studio à gros budget, conçue comme un événement en deux parties et distribuée par une major. Ces éléments conditionnant immédiatement les choix formels et narratifs.
Que cherche-t-il à dire ?
Au cœur du film, l’enjeu moral se cristallise autour d’Elphaba, cette jeune femme à la peau verte qui subit ostracisme et stigmatisation. Ce que Chu met en scène, ce n’est pas seulement son parcours, mais la manière dont un monde fabrique progressivement des récits dominants qui transforment les dissidents en monstres. Elphaba n’est pas tant une héroïne qu’un processus en marche : comment un corps marginalisé glisse, presque malgré lui, vers le statut de symbole, puis de danger, puis de mythe d’État. Cette politisation du conte n’annule pas la dimension féerique, elle la creuse.
Par quels moyens ?
Le film repose sur la polarité des présences de Cynthia Erivo et Ariana Grande, dont les voix, les postures et les interprétations orchestrent une dialectique d’altérité et d’affirmation, de popularité et de fragilité. Leur relation devient le véritable moteur du récit. L’alchimie entre les deux actrices installe une authentique tension dramatique, tandis que leur association même, entre une performeuse pop et une comédienne issue du théâtre lyrique, révèle la volonté du film de concilier le star system et l’exigence du musical.
Cependant malgré elles, les seconds rôles, bien que porteurs de complexité, frôlent parfois la caricature. Ils restent à peine esquissés, leurs arcs narratifs se diluant dans la grandeur du tout. Tout comme certaines thématiques, comme la lutte pour les droits des animaux, sont à peine effleurées, perdant une occasion d’enrichir la portée politique du film.
Jon M. Chu et son chef opérateur construisent des plans « tableaux » fortement composés. La photographie et la direction artistique cherchent à retrouver la démesure visuelle du musical sur scène tout en capitalisant sur l'échelle cinématographique (caméras mobiles et souples, panoramiques, plans larges). La production a poussé les investissements, ce qui témoigne d’un goût de l’opulence tactile. Les palais scintillent d’émeraude, les prairies s'étendent, et les costumes confèrent à chaque personnage une aura féerique.
Visuellement, Chu fait aussi un choix d’éclectisme : il convoque l’expressionnisme du cinéma de studio, la brillance technicolor du musical et des textures modernes (VFX pour étendre les décors, prothèses et maquillages pour rendre la chair verte crédible). Seule la photographie peine à sublimer ce monde. Mais l'extérieur, cette grandeur colorée et majestueuse, reste en retrait, comme une promesse d’espace jamais totalement offerte.
Malgré tout dans Wicked, la couleur dialogue avec la pensée. Le vert d’Elphaba est décliné ou contrasté selon les scènes. Le film ne cherche jamais à neutraliser ce vert. À l’inverse, les pastels de Glinda ne sont pas uniquement des signatures esthétiques mais les emblèmes d’une intégration sociale.
La partition, fusion du musical de Stephen Schwartz et de l’écriture symphonique de John Powell, produit une continuité affective qui sert de colonne vertébrale au film. Les chansons ne fonctionnent pas comme des moments isolés mais comme des ouvertures de subjectivité. Elles révèlent des états internes et travaillent les transitions. Le montage sonore fait glisser le film d’un plan spectaculaire à un plan intime.
Le passage en deux volets impose à Chu d’étirer la matière narrative. Certaines scènes explicitent des enjeux que le musical laissait affleurer. D’autres inventent des moments qui reconfigurent la relation entre les personnages. Cette amplification est un geste à double tranchant. Là où Wicked brille, c’est dans sa manière de réinterpréter les symboles iconiques du Magicien d’Oz. Les balais, les souliers rouges, et même la cité d’Émeraude deviennent des objets porteurs d’une mémoire collective recontextualisée, transformant des éléments familiers en supports de réflexion sur le pouvoir des récits, leur fabrication et leur manipulation mais elle alourdit parfois le rythme et diffuse la tension au lieu de la concentrer.
Où me situer ?
Wicked apparaît comme un spectacle somptueux et débordant, dont la magie tient autant à sa virtuosité technique qu’à la drôlerie irrésistible de Galinda et le charme d'Elphaba. Le film transforme les salles de cinéma en théâtres new-yorkais le temps d’une séance, tout en assumant un mélange d’enchantement et de mélancolie. Pourtant, la prolifération visuelle absorbe parfois l’idée qu’elle veut servir. La narration, étirée, ménage des creux qui diluent les trajectoires. Je regarde ce film comme un objet profondément assumé, généreux, mais dont la profusion et la standardisation peuvent se retourne parfois contre lui.
Quelle lecture en tirer ?
Wicked Partie Une n’est pas seulement la première moitié d’un diptyque événement. En faisant des méchants d’hier les héros d’aujourd’hui, Wicked nous pousse à reconsidérer nos jugements, à voir au-delà de l’apparence, et à comprendre que chaque vérité porte en elle une construction sociale. Comme les habitants d’Oz, nous découvrons que notre vision du monde et de l'œuvre originale n’est qu’un mensonge soigneusement entretenu.