Le film s'inspire du roman autobiographique éponyme de l'écrivain roumain Max Blecher et navigue entre portrait d'un jeune homme lettré, évocation de sa maladie, immersion dans un sanatorium des années 1930, méditation existentielle et récit d'une fin de vie. On a connu programme narratif plus joyeux et stimulant. Mais Radu Jude s'est emparé du sujet avec une intelligence et un sens tragicomique qui donnent un relief particulier à cette austérité et à cette noirceur. La narration est d'une belle liberté de ton et avance par bribes thématiques, entrecoupées de citations de l'auteur, évitant ainsi trop de longueurs et de pesanteurs. Ici, le corps malade est aussi un corps qui désire ; les réflexions sur Dieu et l'au-delà de la vie suivent des ébats amoureux ; les discussions entre amis poussent encore à rire de la montée de l'hitlérisme en Allemagne, du fascisme en Roumanie et d'un antisémitisme général ; les considérations sur la petitesse humaine et la vanité des ambitions n'empêchent pas l'espoir... Jusqu'à ce que la mort prenne un train de nuit. Intéressant sur le fond, le film l'est aussi sur la forme, cohérente : cadre souvent fixe pour suivre les jours d'un homme fixé à son lit (ou presque) ; pas de gros plans (distanciation malgré l'immersion) ; format 4/3 évoquant le cinéma des origines. Un style qui va à l'essentiel, minimaliste et précis dans ses compositions.
Radu Jude ne figure pas parmi les plus connus des réalisateurs de la Nouvelle Vague du cinéma roumain. La couverture médiatique offerte aux réalisations de ses compatriotes Cristian Mungiu, Cristi Puiu ou encore Corneliu Poromboiu est bien plus large. Pourtant ce quadragénaire passé à la réalisation de longs-métrages depuis une dizaine d’années bâtit une œuvre cinématographique dont chaque élément paraît essentiel après visionnement. Cœurs cicatrisés réalisé en 2016 ne déroge pas à ce constat. Pourtant ce film n’a jamais été distribué en France par quelque moyen que ce soit (salles, DVD, Blu-ray, VOD) malgré l’obtention du Prix du jury lors de l’édition 2016 du festival de Locarno ! Critique complète sur incineveritasblog.wordpress.com