"Je sors de KO" et me suis précipitée sur les critiques pour les relire à la lumière du visionnage. Je les parcours rarement avant une projection pour ne pas me laisser influencer, mais ici, j'avais fait exception à ma règle au regard des notes moyennes attribuées à la fois par la presse et les spectateurs : 2,8 Une adéquation qui me semblait de mauvaise augure pour ce film alors que le casting et la bande annonce me disaient tout le contraire. Donc j'ai compris qu'il fallait être attentif, et particulièrement au bruit final. Nous sommes allés le voir à 2, et la salle étant quasi vide lors de la dernière semaine d'exploitation, nous nous en sommes donnés à coeur joie pendant la projection pour nous confier nos théories respectives, qui s'invalidaient toujours à un moment ou un autre. Cette course aux indices en live fut particulièrement jouissive, et j'ai retrouvé mes meilleurs souvenirs "lynchiens", particulièrement avec Mulholland Drive. J'aime qu'un réalisateur nous complique la vie, et KO sur ce point est parfaitement réussi, à lire tous les avis réunis ici. Mise en scène, jeu, bande-son, pour moi, formidables. Je ne résiste donc pas à formuler ma théorie à mon tour, car je ne l'ai retrouvée dans aucune critique, même si je me rapproche beaucoup de celle de Pierre André M (si ma mémoire est bonne pour le nom..) Au départ, nous avons pensé que les deux 1ères parties du film correspondaient toutes les deux à une réalité linéaire,
séparée de plusieurs années, dans le sens où sa fille semble plus âgée en seconde partie, son bras droit du début a deux enfants ensuite etc ...
Et nous aurions pu assister à la déchéance d'un patron cynique qui au lieu de gravir les échelons les auraient descendus avec les années après une crise cardiaque le laissant à moitié sur le carreau. Qui se retrouve tout simplement dans le déni à son réveil. Mais rapidement on s'aperçoit que cette théorie ne fonctionne pas.
Le film porte peut être très bien son titre : KO, ne nous donnant à voir QUE son coma. En 1ère partie : on lui présente en réunion la candidature d'une potentielle nouvelle miss météo, au lendemain de la soirée où chez elle, il la voit pourtant présenter en allumant le poste de télévision. Cette séquence ne peut pas être réelle, puisqu'elle n'a pas encore été embauchée. Il y a la photo du visage de Solange dans le hall, mais pourtant rien n'indique qu'elle a travaillé à la chaîne. Au contraire elle est présentée comme dépendante de lui financièrement : "tu irais où?" et dénigrée dans ses talents d'écriture. On a du mal à croire qu'elle ait pu être journaliste ... Plusieurs indices renvoient à la fiction : le gars avec qui il va traiter s'appelle Parole, le titre du livre de Solange est "Roman", en arrière plan de l'appartement de miss météo une affiche de film... J'en oublie sans doute. Enfin, un avocat meurt subitement d'une crise cardiaque alors que c'est lui qui en présente les symptômes (une incursion réelle de douleurs post-opératoires possiblement, qui de plus accréditent la thèse du problème de santé ensuite). L'idée alors, est que cet homme était bel et bien présentateur météo, que l'ambiance présentée et les postes occupés par chacun dans la seconde partie, correspondent à la réalité. Celle d'un loser, ambitieux, aigri, sans talent, qui couche avec sa collègue pourtant en couple, qui fantasme sur la présentatrice vedette et qui rêve de prendre la place de son mec. Occasion qui se présente presque lorsque le fait de surprendre l'infidélité de ce dernier l'amène effectivement dans le lit de la dame. Mais celle-ci l'a simplement consommé pour une nuit, ce qu'il refuse d'accepter. Raison pour laquelle on peut lire cet étrange sms "Arrête de m'appeler" alors qu'il ne semble pas l'avoir fait, et d'être connu au poste de police pour avoir rôdé autour de chez elle. Ce serait là la maestria du film. Nous faire croire à une histoire de rédemption (seconde partie), alors qu'il s'agirait d'une histoire de vengeance fantasmée (1ère partie). L'effet miroir, oui, mais en chronologie inversée. Le loser fait une crise cardiaque. Plongé dans le coma, sa 1ère prise de conscience l'amène à transformer sa réalité pour prendre une revanche sur ses désillusions. Il devient un gagnant. Il prend la place de sa gentille boss enceinte. Celle qui, en voulant faire preuve d'empathie l'a humilié maladroitement en prenant la défense de sa supérieure. Pour tordre le cou à ce féminisme qui l'insupporte, il l'imagine en maîtresse délaissée éperdue d'amour pour lui. Il fait de sa supérieure arrogante sa propre assistante à qui il fait subir les maltraitances qu'elle lui a elle-même infligé : "ne demandez pas, obtenez". "Promotion ?" Niet, reste à ta place, sous-employée, et victime de sexisme primaire ("j'aimerais bien la brosser" puis "je l'ai brossée"). Exit l'ancien animateur vedette, transformé en épave qui le supplie pour un come-back, à qui il va aussi renvoyer la même réplique humiliante subie par le passé. Ses petits combats clandestins à la fightclub version paumés sont désormais des combats officiels retransmis en direct sur la chaîne. Son ex-femme, auteure publiée, une ombre d'elle-même dans une quelconque zone pavillonnaire, à qui il peut enfin refourguer une fille dont il n'a que faire, qu'il méprise et qu'il doit se coltiner dans la vraie vie. La désirée Solange, belle, talentueuse, qui s'est servi de lui comme d'un vulgaire homme objet devient une potiche alcoolique sans talent dont il s'approprie l'appartement et le train de vie, assimilée par le roman à son ex-femme, qu'il trompe à tour de bras. Etc, etc ... Le seul personnage qui va y gagner, vrai héros de ce film : l'ami de toujours, fidèle et loyal. Celui qui, broyé par le système va passer au poste clef de bras-droit qui sait tout et voit tout, l'éminence grise, l'ange-gardien. Sans oublier le sdf qui ne veut pas d'argent, devenu roi du ring (et sans doute complètement fantasmé dans toutes les phases du coma). Et enfin, au bout du compte, la 3ème partie, qui tente de réconcilier les 2 autres. Dans une possible rédemption ? Ce qui aurait pu être, dans un monde parfait. Vision ultime au seuil de la mort, le regard larmoyant de Solange qui prévient "Tu vas en baver".. Je suppose en ce sens que l'histoire de l'assassinat représente à la foi ses envies de meurtre, puis dans la scène où " l'infirmière" lui met l'arme entre les mains, celui du suicide, de la fin du tunnel. L'infirmière qui n'est qu'une voix à travers les brumes de son coma, lui disant tout ce qu'il aurait rêvé d'entendre : une chanson d'amour, matérialisée par la pochette du vinyle.
Vous aimez Lynch, les Sudokus, le Cluedo, Laurent Laffite ou Chiara Mastroianni, ou encore tout cela à la fois ? Alors faites-vous plaisir en allant voir ce film qui augure une belle carrière à venir pour son réalisateur ! Et postez vos théories ;-)