La fameuse “complexité moyen-orientale�, comme on dit dans Le Dessous des Cartes, n’est pas qu’une question de victimes et d’oppresseurs à qui l’européen humaniste éclairé distribuerait les bons et les mauvais points : les vendetta et les rancoeurs séculaires, l’histoire instrumentalisée par les factions politiques ou religieuses concurrentes font à ce point partie du paysage qu’il semble illusoire de chercher le compromis alors que la situation semble réclamer la prise en compte de toutes les souffrances et une volonté commune, venue de la base, de faire table rase du passé. Ziad Douairi, qui ne craint pas de secouer le cocotier des idées reçues comme il l’avait fait avec ‘L’attentat’, part d’un sujet trivial pour exhumer les fantômes de la société libanaise. Au départ, il y a un simple conflit de voisinage au sujet d’une canalisation mal raccordée : la dispute dégénère, les insultes volent, puis les coups. Un tribunal aurait pu régler l’affaire rapidement mais on est au Liban : l’un des plaignants est chrétien, l’autre palestinien. Ce n’est pas seulement une question d’affront ou de violence physique, ce n’est plus une question de fierté mal placée car l’affaire vire à la cause nationale, qui cristallise tous les tiraillements internes de la société libanaise. Le Chrétien est chauffé à blanc par la propagande phalangiste, quitte à faire subir à ses proches une situation qui ne les concerne pas ; le Palestinien a conscience de son statut “d’invité permanent�, sans pour autant accepter d’abdiquer son honneur et sa dignité d’homme. Moteur de cet affrontement de mâles, de principes et de confessions différentes, une haine cuite et recuite durant des décennies, qui empoisonne les relations entre les communautés partout dans le pays, à l’ombre des massacres de Sabra et Chatila mais aussi de celui, inconnu chez nous, refoulé chez eux mais tout aussi essentiel pour comprendre ce qui se joue, du village chrétien de Damour. C’est en dévoilant ces zones d’ombres, ce communautarisme puissant façonné par les conflits et les trahisons, ces traumatismes fondateurs qui font partie de l’ADN des citoyens ordinaires que Ziad Douairi souhaite exposer la réalité nue à ses concitoyens tout en rappelant aux observateurs étrangers que la situation est moins binaire et manichéenne qu’on ne veut bien le croire, qu’il n’y a ni gentils oppressés ni méchants oppresseurs et que la haine puisse son carburant au plus profond d’un passé sur lequel on ne peut plus agir. Et comme le réalisateur a fait ses classes chez Tarantino, ‘L’insulte’, bien qu’il se déroule en grande partie dans les salles d’audience, concilie l’intelligence et le pragmatisme de son propos, à une nervosité et un dynamisme à toute épreuve.