Qui est le film ?
La Belle et la meute est un film qui tient ensemble, de façon tendue et volontairement inconfortable, deux ambitions : rendre compte d’un fait réel et transformer ce compte rendu en expérience. Son intérêt n’est pas seulement de raconter ce qui arrive à une femme après une agression sexuelle ; c’est d’obliger le spectateur à percevoir, corps et esprit, la machine sociale (hôpitaux, commissariats, tribunaux) qui, souvent, double, annule ou redouble la violence initiale.
Par quels moyens ?
Ben Hania abandonne la structure classique de l’avant et de l’après. Elle choisit une unité de temps : la nuit. Une nuit parcourue à travers les lieux qui devraient protéger. L’hôpital, le commissariat, la gendarmerie, le cabinet médical : autant d’espaces qui imposent leur propre dramaturgie. À chaque segment, un obstacle : un formulaire, une porte, un officier sceptique, un protocole, une meute trop rigide pour accueillir son récit. Cette fragmentation fait sentir que la prise en charge se transforme en parcours d’obstacles. Le dispositif devient une thèse incarnée : ce qui détruit, parfois, c'est autant l’acte initial que le chemin pour le faire reconnaître.
La caméra suit l’héroïne au plus près, souvent portée, parfois tremblée. Les cadrages serrés, la profondeur de champ réduite, l’enfermement de l’image produisent une sensation physique d’étouffement. Pas de lyrisme ici, pas de beauté salvatrice. Les sons hospitaliers, les pas précipités dans les couloirs, les voix administratives scandées comme des menaces, les cris des policiers qui frappent les formulaires : tout compose un paysage acoustique où la violence bureaucratique est plus audible que visible.
Comme toujours avec Ben Hania, le film avance dans une zone hybride. Ce n’est ni le documentaire pur ni la fiction dramatique. Ce choix pose une question éthique : peut-on styliser un événement traumatique ? La cinéaste répond en déplaçant son regard. Elle ne filme pas le viol mais ses conséquences administratives. Elle détourne la mise en scène de la violence pour la reporter sur l’appareil institutionnel qui la réplique. La fiction permet alors d’exposer ce que l’enquête journalistique seule ne pourrait montrer.
La Belle et la meute montre la parole dans tous ses états : fragmentée, haletante, répétée, contredite. La victime parle pour exister, mais chaque institution lui demande de parler autrement : preuve, date, heure, détail, récit stabilisé. Le film rend sensible le décalage entre la parole subjective, encore tremblée par la peur, et la parole administrative qui exige une version maîtrisée, cohérente. Au fil des scènes, on comprend que la vérité n’existe aux yeux des institutions qu’une fois traduite dans leur langue.
Ben Hania filme son héroïne comme un corps exposé malgré lui. La caméra s’attarde sur les gestes médicaux, les examens, les manipulations. Le spectateur voit un paradoxe : ce qui devrait soigner envahit parfois le corps comme une intrusion supplémentaire. La performance de l’actrice porte ce double mouvement : fragilité et résistance. Elle veut tenir debout, dire, raconter, affronter. Mais sa présence physique révèle la fatigue, la douleur, l’humiliation, sans jamais en faire une image de victimisation attendue. Son corps est la page sur laquelle s’écrit tout le film.
Où me situer ?
Le film se maintient à hauteur de regard, parfois même à hauteur de souffle, et c’est là que je mesure la justesse de son geste. J’admire la précision du dispositif, l’exigence de la mise en scène, cette capacité à faire naître la pensée depuis les images plutôt qu’à plaquer une démonstration préexistante. Mais il arrive aussi que cette rigueur se referme sur elle-même : le radicalisme du dispositif peut tourner au corset, et la dramatisation de ce fait divers interroge.
Quelle lecture en tirer ?
Au terme de cette nuit interminable, Ben Hania montre combien la « matérialité » exigée par la loi (certificats, expertises, preuves) peut devenir un instrument de disparition de la victime. La Belle et la meute politise l’attention en montrant que la justice dépend autant des protocoles que des personnes qui les incarnent. Son féminisme n’est pas déclaré ; il est agissant. Il montre comment l’incrédulité, le soupçon, la lenteur et les procédures deviennent des outils de domination. Il rappelle aussi que croire une femme est un geste de soin.