Il est appréciable que tout en investissant les lieux et la « persona » du cinéaste Ingmar Bergman, Bergman Island ne cherche aucunement à se faire film d’Ingmar Bergman ; il s’agit davantage d’une traversée, en témoignent ouverture et clausule sur le ferry que l’on doit prendre, vectrice d’une quête artistique et humaine aimantée par les contraires. Tout ici est double et antinomique et pourtant complémentaire : le passage de la réalité à la fiction qui vient la redoubler, la beauté des paysages, jugée « apaisante » par le mari, qui se heurte à la froideur de leur captation par le cinéaste suédois, spoiler: l’austérité voire la cruauté de ce dernier qui intègre une stratégie commerciale avec « safari », visites touristiques et conférences pour amateurs fétichistes . Mia Hansen-Løve aborde Bergman de manière tout aussi antithétique, figure d’inspiration et repoussoir évident contre lequel aller, tendue entre le délitement des couples et l’acte de foi placé en un bonheur perceptible par instants, par secousses. La mise en scène saisit bien les déplacements, qu’ils recourent au vélo, à la marche à pied ou aux véhicules motorisés, de façon à sillonner, tel un documentaire, une île porteuse des transports intérieurs, phénomène insulaire oblige. Dès lors, le questionnement bien connu, « tout homme est-il une île ? », évolue-t-il vers son inverse, « une île est-elle à l’image d’un homme ? », ce qui décline la thèse selon laquelle un artiste donne vie à une œuvre d’art pour sauver sa propre vie, contraint aussitôt d’en renier la paternité. Le long métrage s’engage dans une réflexion sur nos représentations, et sur les sentiments que l’on projette sur l’ailleurs et sur autrui, comme l’expose clairement le manuscrit parcouru clandestinement par Chris ; il raconte sa propre histoire par un double geste de subordination et d’affranchissement à l’égard du maître suédois, preuve qu’un premier amour ne disparaît jamais vraiment. Cœur et île palimpsestes, pour un film réussi au dernier tiers cependant inégal.