Ballerina se présente comme un prolongement audacieux et attendu de l’univers John Wick, mais s’avère finalement être une variation en demi-teinte, à mi-chemin entre spin-off assumé et quête identitaire hésitante. Le film, mené par une Ana de Armas aussi impliquée physiquement qu’émotionnellement bridée, oscille entre fulgurance chorégraphique et surcharge narrative, entre ambition visuelle et fragilité structurelle.
La proposition de Len Wiseman, épaulé par Shay Hatten au scénario, tient davantage du patchwork que de la fresque. En cherchant à étoffer un personnage secondaire à l'aura prometteuse, le film finit par empiler les éléments mythologiques (Ruska Roma, le Culte, les ramifications familiales) avec une frénésie qui frôle l’excès. Le résultat : une intrigue touffue qui ne laisse pas toujours le temps à l’émotion de s’installer.
L'ouverture est engageante
: la tragédie initiale d’Eve Macarro, tiraillée entre deux lignées d’assassins, plante un décor riche en potentiel dramatique
. Mais le développement, haché par des transitions brusques et des dialogues parfois mécaniques, peine à transformer ce socle en véritable ascension dramatique. La trajectoire d’Eve est claire, son objectif compréhensible, mais la tension émotionnelle qui devrait en découler est régulièrement court-circuitée par des scènes d’exposition ou des digressions world-building qui ne servent qu’à rappeler qu’on est dans “le monde de John Wick”.
Les scènes d’action, fort heureusement, sauvent régulièrement la mise. Elles sont impeccablement mises en scène, inventives par instants
— notamment dans la séquence à Hallstatt, sorte de village dystopique où chaque habitant est une menace masquée
. On y retrouve la patte Stahelski, cette brutalité millimétrée, presque élégante, mais sans l'élan viscéral qui portait les précédents volets. Les affrontements sont réussis… mais rarement inoubliables. On admire, sans frissonner.
Côté personnages secondaires, le casting impressionne sur le papier, mais reste inégal dans l’exécution. Gabriel Byrne en Chancelier impose une certaine autorité, mais manque de nuances. Catalina Sandino Moreno, plus convaincante, offre à Lena une présence glacée qui aurait mérité plus de développement. Keanu Reeves, quant à lui, traverse le récit comme une ombre familière : son impact est réel, mais son rôle semble écrit en marge, davantage pour rassurer les fans que pour servir l’histoire d’Eve. Quant à la présence posthume de Lance Reddick, elle émeut par ce qu’elle représente, davantage que par ce qu’elle raconte.
On sent par moments une lutte interne dans le film : celle entre la volonté de proposer une œuvre autonome, portée par un personnage féminin fort, et la nécessité de se raccrocher constamment à une mythologie déjà codifiée. Cette tension génère un déséquilibre de ton, où l’originalité affleure mais ne perce jamais vraiment. Même l'intrigue familiale
— révélation d’une sœur ennemie, d’un père sacrifié, d'une lignée éclatée —
manque de résonance, traitée à la va-vite, trop consciente de son rôle de carburant narratif.
D’un point de vue esthétique, Ballerina propose néanmoins de belles fulgurances : Prague, le Continental, les jeux de lumière dans les séquences nocturnes, et la froide beauté du repaire du Culte apportent une identité visuelle soignée. La bande originale, bien qu’inégale, trouve quelques éclats dans les morceaux d’Halsey et Amy Lee, qui prolongent la mélancolie et la rage contenue du personnage principal.
En refermant Ballerina, on ressent un curieux mélange : une certaine admiration pour l’effort fourni, mais aussi une frustration tangible. Le film est solide sur ses bases — technique, ambition, cohérence avec l’univers — mais peine à transcender sa propre mécanique. Il promet une envolée et ne livre qu’un sursaut. Ce n’est pas un échec, loin de là, mais ce n’est pas non plus la renaissance qu’il aurait pu être.
Un chapitre qui intrigue, qui divertit parfois, mais qui reste suspendu — comme un grand jeté interrompu en plein vol.