La très grande fragilité de cette Plateforme, c’est qu’elle n’invite pas à penser mais s’obstine à cultiver un faux mystère sous la forme d’une réécriture ésotérique de Don Quichotte. Le film est écartelé entre d’une part son autosatisfaction dans l’opaque ainsi mis en scène et d’autre part le caractère conventionnel, sinon basique, de la fable politique qu’il propose. Dit autrement, le réalisateur joue au petit malin, choisit de donner à son spectateur certaines clefs et de le priver d’autres, à l’image de ce support qui descend d’étage en étage des mets parfois agrémentés de corps (vivants ou morts) puis qui remonte à toute allure ; le mystère n’en est que plus factice, et le spectateur sent bien que quelque chose cloche là-dedans. Les cellules supérieures et inférieures restent silencieuses, nous n’entendons que les deux détenus parler, jamais les autres. D’emblée nous ressentons l’artificialité d’un dispositif qui n’est que théorie politique plaquée sur de l’image choquante. Et si Cube pensait lui aussi à enfermer ses personnages dans une prison cubique, il n’oubliait pas de faire de sa mise en scène un compagnon engagé malgré lui dans une aventure labyrinthique aux confins de la folie humaine. Or, sur ce point, hormis la lumière rouge, aucun parti pris esthétique n’apporte un peu d’épaisseur à un corps abstrait qui paraît davantage se complaire dans les sévices endurés ou commis. Le réalisateur est un marionnettiste qui joue à la poupée, un scientifique persuadé de tenir là une expérience sociale pertinente : ce ne sont plus des souris que l’on empile par strates dans des boîtes, mais des hommes et des femmes que l’on affame au préalable. La Plateforme fait l’erreur impardonnable d’adopter un regard surplombant sur une situation qui requérait à l’inverse une immersion, un égarement, un mystère qui verrait le jour dans et par l’image. Tout est trop propre, trop pensé en amont, empêchant le spectateur d’engouffrer dans ces dédales de cellules ses propres angoisses, empêchant le spectateur de vivre une situation pour en tirer une conclusion. La morale est déjà là, elle nous attend, on nous la martèle. Que faire alors, sinon regarder ce qui se passe, puis cliquer sur la flèche ? Vu, mais pas vécu.