Qui est le film ?
Avec Un grand voyage vers la nuit, Bi Gan suit Luo Hongwu, homme revenu à Kaili pour traquer l’ombre d’une femme perdue. Rien, pourtant, n’est présenté comme une enquête classique : Bi Gan préfère nous placer immédiatement dans une zone d’incertitude, un espace où chaque souvenir a la densité d’un lieu, et chaque lieu la fragilité d’un souvenir. L’ambition est de proposer une expérience sensorielle, loin des codes occidentaux, en interrogeant la manière dont les images que nous fabriquons (celles de l’amour, du manque, du regret) façonnent notre perception du réel.
Par quels moyens ?
Bi Gan travaille la dialectique « avant / après » comme une machine à dissocier puis à infuser. La première partie déroule un récit morcelé : retours, indices, visages qui apparaissent fugitivement. On y suit Luo/Hongwu revenant à Kaili, qui renifle des traces et qui remonte des bribes d’un passé criminel et amoureux. Cette partie installe la logique du puzzle sans fournir de système d’assemblage. La seconde partie est la bascule : le personnage s’assied dans un cinéma, enfile des lunettes 3D, et le film bascule dans un plan-séquence d’environ soixante minutes qui est la mise en œuvre d’un modèle narratif : la réminiscence active. Là où la première partie éparpillait des fragments, la seconde les fait résonner, faire écho, se répondre spatialement.
Ce choix dans cette séquence centrale (refuser la coupe, refuser l’ellipse, imposer un flux continu) donne l’impression d’avancer dans un niveau de jeu vidéo, où chaque objet, chaque personnage, chaque motif devient un objet-clue. Le refus des coupes force le regard à s’engager physiquement (on suit la caméra comme on suit un avatar) et accentue la fragilité de l’illusion : la moindre hésitation menace de briser le sortilège. Techniquement, l’emploi de la 3D rend palpables les couches de profondeur du décor (ruelles, escaliers, intérieurs tournants). Il transforme la surface en volume.
Le film pose très tôt la maxime qui le gouverne : « la mémoire mêle le vrai et le faux ». Bi Gan refuse l’illusion d’un passé stable. La mémoire travaille par motifs qui se répètent (la montre, le pendule, les agrumes, la raquette). Répéter, ici, c'est créer des réseaux de correspondance qui donnent sens à l’errance. La maison qui « tourne » (l’illusion des amants) devient le symbole de l’amour comme phénomène qui cherche l’immobilité dans la rotation, la tentative d’immortaliser l’éphémère. Le feu de Bengale, opposé à la montre, éclaire ce contraste entre l’instant / l’éternel.
Les personnages rencontrés dans la séquence longue fonctionnent souvent comme des repères symboliques (le Jeune Chat, la femme rousse, la chanteuse rousse, le garçon à la tête de chèvre) : ce sont des figures-balises qui activent des résonances. L’idée des PNJ n’est pas déshumanisante ici : elle souligne que l’espace mental du héros est structuré comme un monde à explorer où chaque figure a sa fonction.
Kaili (ses ruines, sa gentrification, ses villas délabrées) est un personnage social. Le film n’élude pas la dimension matérielle (maisons détruites, mines abandonnées, marché nocturne, karaokés). Le réalisme magique de Bi Gan n’est pas une fuite de la politique ; il en est la forme sensible : la ville réelle contient ses fantômes (mafia, exactions, disparitions) - le rêve révèle ce que l’histoire officielle tait. Ainsi la nostalgie romantique d’un amour devient le point d’appui d’une interrogation sur les traces laissées par la violence et la marginalité.
Les pendules et montres matérialisent la conscience du temps, du temps historique, du temps personnel, du temps du rêve. Bi Gan joue le contraste entre la montre (mesure, durée, pouvoir de la modernité) et le feu (éphémère, intensité, mortalité). L’incantation finale qui fait « tourner » la maison donne, littéralement, une solution mythique : l’éternité est produite symboliquement par le mouvement circulaire mais l’éternité ainsi acquise est-elle vraie, ou juste une image parfaite, une fiction consolatrice?
Quelle lecture en tirer ?
Là où d’autres films cherchent à expliquer, Bi Gan préfère fabriquer des chambres d’écho où l’on peut entendre, parfois pour la première fois, les secrets que l’on portait. Si vous sortez du film et que vous n’avez pas la réponse complète à « ce qui est arrivé », c’est normal. Le film n’offre pas un dénouement d’enquête mais un objet-mémoire : il vous prête des clés, il attend de vous que vous entriez dans la maison et que vous laissiez tourner la pièce. Là commence vraiment le voyage.