Dans une maison exiguë de Tokyo, Kore-Eda donne à voir une petite communauté contraint à contraint de voler et à la promiscuité pour imaginer survivre. On s’y appelle papa, maman, grand-mère, sans que ces mots correspondent à une généalogie de parentalité. À partir de cette configuration, Une affaire de famille nous demande ce qui fait tenir un groupe d’êtres humains lorsque tout, autour d’eux, les désigne comme illégitimes.
Ici, la maison est saturé d’objets, de tissus, de portes coulissantes. Les cadres sont serrés, les corps souvent contraints de se frôler. Cette compression produit un sentiment de proximité. Les repas pris au sol, les bains partagés, les corps habillés à la hâte composent le quotidien de ce foyer loin d'être idéal. Osamu et Nobuyo jouent aux parents. Les surnoms, les règles implicites avant les vols, les attentions instituent une fiction performative. Le film suggère qu'à force de dire “papa”, on finit par produire un effet réel.
Très vite, le film accueille Yuri, enfant marquée par la maltraitance, dont sa présence redessine l’équilibre du groupe. Shota, son nouveau frère, devient le foyer d’une tension qui traverse les scènes du quotidien. Il perçoit que la petite fille n’a pas été initiée au vol et mesure l’écart qui les sépare dans cette économie clandestine. Il choisit alors de lui transmettre ce savoir avec bienveillance, en transformant l’apprentissage en geste de protection.
Peu à peu, ce lien infléchit sa manière d’habiter le groupe et de comprendre les règles implicites qui le structurent. Lorsqu’il se laisse attraper, son acte ne relève pas d’une simple maladresse mais d’une décision mûrie. Le saut du pont inscrit dans l’espace cette fracture et donne une forme visible à ce qui le traverse. Kore-eda filme cet instant avec retenue et laisse la situation produire son propre effet. Le corps de l’enfant suspendu dans l’air impose une image durable, sans même qu'il se trouve dans l'image et qu’un accompagnement musical vienne en orienter la lecture.
Ainsi, le vol mérite d’être regardé sans moralisme rapide. Les rayons standardisés, la lumière uniforme, les caméras de surveillance montrent que le capitalisme produit des espaces où certains ne peuvent entrer qu’en contournant la règle. Osamu apprend alors à Shota à habiter ses angles morts. Il lui transmet un savoir. Le geste est illégal mais il est surtout pédagogique.
L’irruption de l’État transforme la mise en scène. Les cadres se stabilisent, les plans deviennent plus frontaux. Les membres de la famille sont isolés dans des pièces distinctes. Le montage fragmente ce que les scènes précédentes rassemblaient. La violence est classificatoire. Elle redistribue les individus selon des catégories légales.
Puis dans tout ça, le doute s’installe. La grand-mère est-elle aimée ou exploitée ? Les enfants sont-ils protégés ou utilisés ? Kore-eda nous place face à la limpidité d'une évidence : une famille peut mentir, voler, survivre en marge, et malgré cela produire de l’amour.