William Friedkin qui compte dans sa filmographie rien moins que « French Connection », « L’Exorciste », « Sorcerer », « Cruising » ou « Police Fédérale Los Angeles » considérait que « L’enfer du devoir » était le film dont il était le plus fier car le plus abouti, celui où il avait été le plus en osmose avec ses acteurs et où il avait pu exprimer le plus clairement ses convictions profondes sur l’ambiguïté du pouvoir politique dans ses rapports avec les institutions dont il a la charge. Décidément William Friedkin était un personnage à part, capable de se cabrer et même de descendre du train en marche quand il sentait que le film qu’on lui proposait de réaliser n’allait pas être celui qu’il avait imaginé, restant jusqu’au bout cohérent et surtout sincère.
En 2000, il est âgé de 65 ans et depuis un certain temps sur la face descendante de sa carrière. Son dernier succès au box-office remonte à « Police fédérale Los Angeles » tourné en 1985 alors que son dernier film « Jade », un thriller sulfureux qui en valait pourtant bien d’autres a été un véritable gouffre financier. « L’enfer du devoir » est en projet depuis une dizaine d’années quand la Paramount décide d'enfin concrétiser le script écrit par Jim Webb (ancien secrétaire d’État à la Marine sous Ronald Reagan). Friedkin qui demeure malgré tout un réalisateur reconnu est pressenti pour diriger Tommy Lee Jones et Samuel L. Jackson dans les deux rôles principaux. L’idée de Jim Webb est réécrite par Stephan Gaghan, Friedkin ayant comme toujours une idée très précise de la manière dont il veut traiter le sujet délicat de l’utilisation des forces armées par les politiques sur les théâtres d’opérations extérieures. Il entend démontrer que les choses n’ont pas fondamentalement évolué, les hommes de terrain servant toujours de variables d’ajustement dans le rôle de « Gendarme du Monde » qu’ont endossé les Etats-Unis depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.
C’est une opération commando au sein d’une ambassade américaine située au Yémen menacée par une manifestation hebdomadaire sur le point de dégénérer qui va servir de toile de fond à ce qui va se transformer en film de procès. Domaine où Friedkin grand admirateur de Sydney Lumet (spécialiste du genre), va s’illustrer jusqu’à la fin de sa carrière (« Douze hommes en colère » en 1997, « L’affaire de la mutinerie du Caine » en 2023).
L’ambassadeur (Ben Kingsley), et sa femme (Anne Archer) installés dans l’hélicoptère pour être évacués, le colonel Childers (Samuel L. Jackson) constate qu’outre des snipers placés sur les toits, la foule munie de fusils fait feu sur ses hommes dont trois sont déjà morts. Il ordonne alors de tirer sur les manifestants provoquant ainsi la mort de 83 personnes et des dizaines de blessés.
L’effet sur la presse internationale est immédiat qui dénonce les méthodes de l’armée américaine.
Le colonel Childers pourtant réputé pour son professionnalisme et choisi par le haut commandement pour cette raison va devoir répondre de sa décision de faire feu devant un tribunal militaire. Il fait appel pour sa défense à son ami de longue date le colonel Hayes Lawrence (Tommy Lee Jones) qui vient juste de solliciter sa mise à la retraite et qui suite à une grave blessure s’est reconverti en avocat militaire. Les deux hommes sont liés depuis le conflit du Vietnam où jeunes officiers Childers avait sauvé la vie de son compagnon d’armes.
Les protagonistes présentés, l’enjeu pour Friedkin consiste à s’appuyer sur ses acteurs talentueux pour mettre en évidence "l’enfer du devoir" qui place très souvent les officiers dans des situations impossibles coincés qu’ils sont entre leur mission, la protection de leurs hommes et les intérêts géostratégiques de la plus grande démocratie du monde cherchant toujours à préserver ses intérêts mais aussi très soucieuse de préserver son image pour pouvoir continuer à développer son soft-power sur tous les continents. Le film a bien sûr suscité la polémique d’une part de la critique qui a toujours vu en Friedkin un réalisateur réactionnaire. Il faut pourtant ne jamais oublier que le réalisateur ne portait jamais de jugement sur le comportement de ses personnages, laissant toujours au public le choix de se faire sa propre opinion.
« L’enfer du devoir »
si l'on consent à s’extraire d’un pacifisme trop souvent utopique pose assez clairement son sujet et les questions qu’il soulève, Friedkin n’omettant rien des horreurs de la guerre que comme d'autres il a toujours condamnée notamment dans les entretiens qu’il a accordés à l’occasion de la sortie du film qui sont sans équivoque.
Une manière sans doute un peu frontale d’aborder les problèmes qui n’a plus cours désormais. Le réalisateur avait d’ailleurs bien conscience à la toute fin de sa carrière d’être un homme d’un autre temps qui n’est pourtant pas si lointain. Il est inutile de préciser que sur le plan de la réalisation, le film est parfaitement maîtrisé avec une intrigue prenante et des acteurs secondaires parfaitement exposés (Guy Pearce, Ben Kinsgley, Anne Archer), Friedkin ayant depuis un certain temps déjà atteint le sommet de son art.