Apichatpong Weerasethakul est assurément le cinéaste contemporain le plus exigeant. Et Memoria le confirme, tant il s'apparente souvent aux œuvres vidéo qu'on voit dans les musées et centres d'art contemporain. Bien des scènes du film sont aussi éthérées et abstraites que les travaux de Bill Viola ou Pierre Huyghe. Mieux vaut donc être prévenu avant de s'engager dans cet univers poétique, plastique et, osons le mot, métaphysique. Dès lors qu'on en a franchi les portes, que découvre-t-on ? Pour une part, un cinéaste thaïlandais qui découvre l'Amérique du sud et la Colombie. Il est clair que ce film est le témoignage d'une fascination pour un pays hôte, un pays autre, dont les villes, les paysages (!!), les écoles de musique, la langue, etc. dialoguent par contraste avec ce que nous montrait Cemetery of splendour. Maints plans sont comme des captations de moments exotiques qu'on apprécierait soi-même, lors d'un séjour dans ce pays. Et ce, selon la même temporalité, donc on passe cinq bonnes minutes à la terrasse d'un café ou devant une répétition musicale dans un conservatoire, sans qu'il ne se passe rien d'autre. Tilda Swinton est l'autre "pays autre" filmé par le cinéaste. Elle est de tous les plans, montrée sous tous les angles et mise en valeur par ses dialogues avec ses acolytes, particulièrement Jeanne Balibar et les deux hommes jouant Hernan (Elkin Diaz en tête, fascinant). Enfin et surtout, Memoria confirme qu'Apichatpong Weerasethakul est un remède au monde contemporain, dont il prend systématiquement le contrepied. Notre société occidentalisée est déconnectée des croyances et des rites, éloignée de la Nature, en perpétuelle accélération, insensible à la poésie et à la magie, rationnelle à l'extrême. Le cinéaste ici nous invite dans un univers où la lenteur domine, où l'on prend le temps de regarder des paysages de forêt et de montagne, où un poème et un tour de magie surgissent de nulle part, où l'on sombre momentanément dans la mort avant de revenir à la vie, où l'on écaille patiemment des poissons au bord d'une rivière. En cela, Memoria deviendra peut-être un film très important dans l'histoire du cinéma : il dit quelque chose de notre époque, en en montrant exactement l'inverse, comme un manuscrit de la Mer morte que l'humanité de l'an 2850 essaiera de décrypter précautionneusement. Reste que, par son scénario plus envoûtant, Cemetery of splendour reste pour moi le magnum opus de ce cinéaste.